10 juillet — Départ

Il est temps qu'on parte. Voilà trois jours que Mariane essaie des toilettes de voyage.  Heureusement, c'est le grand jour.  On ne peut pas le manquer : le cadran est réglé pour 5h30.  Misère ! Dire qu'on quitte pour l’aéroport seulement vers 17h00 : le départ est prévu pour 21h45.  Alors, voyons, premier point sur la liste de ma blonde : faire l’amour.  À mon âge !  À 5h30 le matin, avant le pipi matinal et le café !  Pauvre étalon ! La petite jeune, ça ne l’intéresse pas de savoir que tes vingt ans sont loin derrière, pas de procrastination pour la prostate !  Go ! La journée doit débouler dans l’ordre.

Après le p'tit' dèj, il ne reste qu'un point sur la liste, mais insurmontable quasi : résoudre l’équation des pots de crèmes diverses qu’elle devra faire entrer dans sa valise. 

Je ne veux pas être en reste ; alors, je m'invente aussi un dilemme cornélien : sélectionner mes couleurs d'aquarelle. J'en choisis une, je la retire, je recommence ; un jeu tout ce qu'il y a de plus constructif.  Je peux même avoir droit à une partie gratuite ! Il suffit que, une fois mon choix arrêté, je trouve l'ensemble trop lourd.  J'ai éliminé tous les gros tubes, ces magnifiques couleurs antiques japonaises et j’ai joyeusement recommencé à me torturer.  Fallait vraiment que je ne sache plus quoi faire, d'autant plus que tout ce fatras n'était pas utile. Même si j'étais tout à mon jeu, une petite voix dans ma tête me disait de tout laisser ça ici, car il faisait double office : j’avais déjà un petit ensemble d'aquarelle en pains, kit de voyage avec deux pinceaux et un petit récipient d’eau, exprès pour cela. Ah ! Ces artistes incompris d'eux-mêmes même...

J’ai aussi trouvé le temps de me baigner, de prendre du soleil : la France me recevrait avec mon  hâle, la chanceuse !  Enfin ! Christine est arrivée ! Elle avait l'intense privilège de venir nous reconduire à l'aéroport. Ouf ! Sinon j'aurais commencé à trier des petits pois...

Une fois les bagages enregistrés, et nos cartes d’embarquement en main, Mariane a décrété que c’était l’heure de l’apéro ; ce avec quoi j’étais tout à fait d'accord.  On a bu une bière au zinc d’un petit bar central.  Ensuite, on s’est trouvé un resto qui servait des sandwiches avec du bon pain.  Je me suis régalé d’un panini, porcini et brie.  Mariane s’est gâché un sandwich au poulet en ajoutant la pseudo mayonnaise fournie avec l’assiette, et qui avait un air cauteleux de Miracle Whip à l’ail.

Puis, nous avons marché jusqu’à la porte 61B, la plus éloignée, pour nous retrouver au milieu de nulle part, avec personne autour.  Bienvenue à Dorval ! On a changé la porte d'embarquement, et on n’a rien entendu !  À force de chercher, on a fini par trouver notre porte du paradis, c'était la 56.  J’ai voulu aller me plaindre au préposé à l’embarquement, qui s’est foutu royalement du trou-du-cul de voyageur qu’il avait devant lui.  Il a tourné la tête et a entamé la conversation avec un semblable à côté.  Bon, puisque c’est comme ça, je vais le faire exploser ce God damned d’aéroport !  Ou bien mieux, faire comme j'ai fait : aller m’asseoir et écraser.

Il y avait de l’orage (dehors), les avions sont resté cloués au sol en attendant qu’il ait passé.  Comme tout bon voyageur aérien, le seul gros lot que lui consent le sort, ce sont les retards.  On a commencé par poireauter devant la magnifique porte 56, et son génie de préposé.  Mais c’était vrai : la foudre a frappé, on a senti le sol trembler.  Ç’aurait aussi pu être moi qui faisait tout sauter, mais je ne m’en souviens plus.  Dans l'avion, ç’a été encore plus long.  Cela permet au joyeux vacancier classe économique que je suis de réaliser que s’il en a déjà marre d’être écrapouti dans ces sièges où il se fait péter les genoux dès que le dossier avant quitte sa stricte position droite, avant même d'avoir décollé, le voyage risque d'être interminable. Le capitaine ne sait plus quoi nous inventer, d'abord on attendait une chaise roulante (pour l’avion ?!).  Puis il fallait patienter jusqu’à ce que notre numéro sorte pour décoller.  Ah !  Les six belles heures qui nous attendent ! Enfin, on s'avance interminablement sur le labyrinthe de pistes, avec une grosse heure de retard.

Eh !  Ma parole !  Quelle puissance que les 57 860 livres de poussée de ces deux moteurs General Electric CF6-80C2A8. ! L’Airbus 310-300 a beau être une foutue boîte à sardines, la puissance de la poussée quand l'avion quitte le sol est impressionnante.  On sent tout l’avion ne pas avoir d'autre choix que de bondir vers le ciel.  Formidable !

Cette fois-ci, j'ai tenté une expérience. Plutôt que de prendre des sièges près des ailes, j’ai choisi deux places vers l’arrière, le long des hublots, là où les sièges passent de trois à deux.  Cela laisse un tout petit espace supplémentaire pour sortir une jambe dans l'allée.  Et puis, c'est plus intime. En contrepartie, si l'avion rencontre des turbulences, elles sont toujours plus accentuées vers la queue de l’avion ; et puis, il y a l’incessante procession aux toilettes situées au bout du corridor en arrière, 4 sièges plus loin. 

En fin de compte, je crois que le calcul était judicieux.  On était assez confos tous les deux dans notre coin.   Ç’a été un vol sans histoire : en l’occurrence, on s’est fait réveiller pour avaler un jus, plus tard un repas au caoutchouc et, avant d’arriver, un muffin, lui aussi tiré d’un hévéa synthétique.  Mais comme on s’était bouffé deux Rivotril, à une heure d’intervalle, on a pu dormir un petit quatre heures.

11 juillet 2006

Arrivée à Marseille

L’arrivée se fait en douceur.  On téléphone à Peugeot, je blague avec la dame qui répond, puis on finit par s’entendre que je la rappelle après être passé par un guichet et avoir pris notre premier petit caf en sol français.  Ce qu’on fait. 

La navette nous récupère, il fait déjà une de ces chaleurs…  Les gens sont charmants, on récupère ans problème notre Peugeot 2006 Trendy, moteur Diesel 1.4, climatisée.  Après quelques minutes à s'apprivoiser aux commandes, on démarre.  Youpi !  Les vacances commencent !

Mariane pousse la clim au « boutte ».  On n’est pas sortis d’un carrefour à grand circulation qu’on doit s’arrêter sur le côté de la route : la clim ne fonctionne pas.  Elle nous pousse une de ces chaleurs dans le visage…  Soudain, je réalise la méprise.  Mariane !  Si tu montes les chiffres, tu demandes une température plus élevée !  Si tu veux te rafraîchir, il ne faut pas ajuster la commande à 29, mais bien à 14.  Ce sont des degrés !  Monter la clim, c’est baisser les chiffres !  Premier fou rire.  5 secondes après, on respirait, et repartait.

On est passé par les petites routes côtières.  On s’est cherché un peu, jusqu’à ce qu’on se cherche beaucoup quand on s’est approché de Clapiers.  Les indications ne sont vraiment pas évidentes.  Sans doute aurait-il été préférable qu’on se rende par l’autoroute, car on est arrivés en fin de journée, un peu flagada merci.  Serge et Louise nous ont accueillis vraiment gentiment, mais si on avait pu faire une sieste, il me semble que l’on aurait pu mieux profiter de leur accueil.

J’ai gâché un peu la sauce en faisant un blague douteuse : j'ai dit que ma copilote laissait à désirer.  Je n’aurais pas dû dire ça : j’ai vu une ombre passer sur le visage de Mariane.  Elle a fait son possible pour lire la foutue carte ; déjà qu'elle ne se sent pas habile à s’orienter…  Il est vrai qu’elle n’a pas l’instinct du guide, mais il est surtout extrêmement frustrant de tenter de suivre une carte et de ne jamais pouvoir déceler un indice qui permette de dire quelle direction prendre à chaque carrefour.  On dirait que les indications ne sont jamais en rapport avec la carte, pourtant fort détaillée ; nous avons le grand livre Michelin, l’Atlas routier de France, ce n’est pas rien !  En fait, on a le défaut de chercher en Nord-Américains, on cherchait des numéros de routes pour se dépêtrer, alors qu’en France, le trajet est pensé en termes de directions.  Il faut toujours connaître les directions annoncées pour s’orienter, les numéros sont rarement affichés sur les panneaux indicateurs.  Disons que ça devient un peu difficile quand il faut réfléchir à la direction face au panneau, et que ce l’est encore plus quand, après avoir fait le tour 3 fois du carrefour, on n'a toujours aucune idée de la direction à prendre…

J’ai regretté, ça m’a assombri un peu moi aussi.  C’est la preuve qu’il était l’heure d’aller dormir.  Vers 10h00, ça faisait 36 heures qu’on ne s’était pas allongés, on ne s’est pas fait prier pour aller se coucher.

 

12 juillet 2006

On s’est levé trop tard, on est parti trop tard, mais on l’a fait.  On s’est rendu au vignoble de Daumas Gassac.  Nous avons baguenaudé par de toutes petites routes, par un pont où ne passe qu’une auto à la fois au dessus de gorges inventées pour les poètes ; nous avons sillonné des montagnes de pierres couleur os calcifiés sur lesquelles s'accrochent une végétation sèche et malingre  et nous nous sommes imprégnés de ce lieu improbable, empesé par un soleil de plomb et un silence tailladé par l’incessant crissement des cigales.  Dans un temps est figé par une lumière accablante de chaleur nous avons célébré notre première évasion du voyage. 

Daumas Gassac est incontestablement le meilleur vin du Languedoc Roussillon : un vin avec une stature de grand vin.  Loin de moi l’idée d’en faire l’historique, mais certaines particularités m’ont particulièrement frappé.  Par exemple, le fait que Aimé Guibert, propriétaire du Daumas Gassac, laisse vivre un hectare de garrigue pour chaque hectare de vigne planté.  Daumas Gassac est un vignoble complètement en phase avec le terroir et leur relation est presque mystique.

J’ai été surpris d'apprendre aussi que dans ce pays aride et chaud, la haute vallée de Gassac jouit d’un micro climat provoqué par l’air froid du Larzac, plateau avoisinant, qui s’y déverse le soir, et qui mettrait Gassac à l’abri des années difficile.

Le rouge, qui pousse sur un sol formé de poussières glaciaires rouges, est planté à 80 % de cabernet-sauvigon et de toute une palette de cépages complémentaires : malbec, cot, merlot, cabernet franc, syrah, tannat, pinot, niebolo, grenache, tempranillo, areni.  Les blancs, cultivés sur un autre type de sol, formé de calcaires lutétiens blancs (lutéciens — Lutèce — Paris — calcaires semblables à celui du bassin parisien — cette couleur os dont je parlais précédemment), sont assemblés à partir d’un déconcertant mélange à parts égales de viognier de la vallée du Rhône, de petit manseng de Jurançon, de chardonnay de Bourgogne.  Cela donne un vin mi-sucré très ample aux saveurs se rapprochant de la salade de fruit.

On a bien essayé de nous faire goûter les petits vins d'abord.  Mariane et moi, décalés comme on l’était, il nous en fallait pas mal plus pour nous enthousiasmer.  Il y avait une auge pour recracher, ce qu’on ne s’est pas gêné de faire. 

C'est quand on a abordé le premier vin de Daumas Gassac dans le rouge comme dans le blanc que ç’a passé comme un baume sur notre humeur blasée.  Moi, qui étais à la recherche de grands vins, je me suis enthousiasmé : j’ai flambé 215€ (320$), dont 145€ pour une seule bouteille : un Daumas Gassac rouge 1985.  Je n’avais droit qu’à 4 bouteilles au retour, ce serait des bouteilles avec un grand B.  2e jour en sol français, ça partait en grand…  et annonçait mal pour le portefeuille.

On a acheté une bouteille du blanc dont Louise et Serge s’étaient dit très impressionnés.  Mariane a pensé qu’on pourrait souper au poisson.  C’est bien nous ça : en vacances, et on songe encore à prévoir le souper.  Faut vraiment aimer cuisiner et bouffer, non ?

On devait revenir tôt pour faire le marché, mais voilà : on s’est perdus.  Ces foutues indications !  On n’y comprenait rien !  Cette fois, ce n’était certainement pas de la faute de la copilote.  On s’est arrêtés au moins 12 fois pour se repérer, sans jamais trouver la moindre parcelle d’indication référant à quoi que ce soit d'associable à notre carte pour s’orienter.  On s’est trouvés en plein Montpellier, centre-ville, à l’heure de pointe, à longer l’aqueduc Saint-Clément et ses arcades de pierre : l’enfer l’esthétique…  Bizarre tout de même le sens de l’orientation…  À partir du moment où je me suis retrouvé au centre, je savais quelle direction suivre : nord-ouest.  Il nous a tout de même fallu 1h30 en tout pour se retrouver.  Il ne nous restait plus qu’à revenir à Montpellier dans des conditions plus…  détendues.

Alors, tout cela nous a amené bien tard.  Louis, Mariane et Serge son partis pour le poissonnier vers 18h30.  Va savoir pourquoi, on m’a relégué la responsabilité de préparer le souper.

J’ai préparé des oignons confits avec des poivrons grillés pour accompagner du lieu noir et du loup de mer grillés à la poêle et arrosés de vinaigre balsamique.  Je n’étais pas tout à fait satisfait : les poêles étaient trop petites, le poisson a un peu bouilli et le balsamique s’est noyé dans le liquide du poisson.  Je visais plutôt à ce que les chairs soient dorées et sèches, afin d’être humidifiées par le balsamique.  Le goût était approximatif.  En tout cas, tout ça a mené fort tard, on s’est couchés vers 1h00 du mat.

Je dois avouer qu’on a un peu perdu le Daumas Gassac blanc dans l’affaire…

13 juillet

Aujourd’hui, il faut souffler un peu, et toutes les conditions sont réunies : on s’est levé trop tard pour aller à Montpellier comme on en avait parlé la veille.  Alors, j’en profite pour mettre à jour ce journal : je n'y avais rien consigné encore.

Vers 11h00, Serge décide d'aller se chercher du vin au domaine de l’Hortus.  Mariane et moi, on embarque.  Ça nous permettra de voir le Pic Saint-Loup.  Voir, voir, c’est vite dit : j’ai un tel coup de barre que j'ai de la difficulté à rester éveillé.  J'ai la tête qui ballotte dans tous les sens, je n'arrive pas à maîtriser ce foutu endormitoire...  Un ralentisseur, un carrefour, on arrête, repart : j'ai l’impression d’être une poupée désarticulée qui, à chaque à-coup, dandine dans tous les sens.

Ici, je veux marquer une pause et parler des dos d’âne français.  Intéressant, non ? Et défense de s’endormir ; moi seul en ai le droit à ce stade du récit, même si certains de ces dos équins routiers m’en empêchent.  Normal, c’est Serge qui conduit, ça paraît…  Ralentis nom de Dieu !  En fait de dos d’âne, ce sont plutôt des dos de baleines, mais bon, une baleine, un âne, ne nous aimons-nous pas tous sous la grande voûte étoilée ?…

Il y a vingt ans à peine, il n’y avait aucune limite de vitesse sur les routes de France ; et ça roulait !...  Maintenant, la vitesse est limitée à 90 km/h sur les nationales, et dans une zone habitée, elle tombe selon le cas à 70, 50 et parfois 30 km/h.  Afin de contraindre le pilote d’accélération qui sommeille en chaque Français à s’en tenir à ce 30, on trouve souvent des ralentisseurs, version civilisée du dos d’âne.  Le dos d’âne est une bosse, courte, sèche et, selon sa hauteur, très brutale pour la suspension de l'automobile, un peu comme si gros tuyau coupait la route.  Le ralentisseur, pour sa part, est une élévation sur la route, sans doute de la même hauteur que l’autre, mais dont la pente est plus douce en son seuil comme à sa sortie.  Il s’étend sur environ un mètre et, comme il a une largeur suffisante, il fait souvent office de traverse piétonne.  Si un marcheur veut passer, en principe, l’automobiliste doit s’arrêter.  Je me remémore cette France d’autrefois, et je songe combien elle s’est beaucoup policée.  Il faut dire qu’à titre de support tactique sévit l’impitoyable radar, qui ne pardonne pas un kilomètre supplémentaire à la vitesse prescrite.

Donc !  Pour revenir à mes moutons que je n’aurais comptés que jusqu’à cinq avant de m’endormir; j'ai un coup de barre.  On arrive au vignoble.  On se présente au comptoir et on demande à déguster.  Bizarre, je me réveille !

Combe de Fambétou, située entre les montagnes du Pic Saint Loup et de l’Hortus

Goûté le blanc, qui a un nez enthousiasmant : pierre à fusil, ananas, agrumes ; mais qui se révèle assez décevant un bouche.  Cépages : viognier 55%, roussanne 40%, chardonnay 5%.

Goûté le rosé, qui est un rosé de saignée (soutirage du jus des raisins après 8 à 10 heures de macération au contact de la peau des raisins) : ordinaire. Cépages : Mourvèdre, grenache, syrah.

Goûté le Loup dans la Bergerie, à 80% merlot.  Vin déplaisant et mince.

Goûté à la Bergerie de l'Hortus, qu’on connaît bien au Québec, il fait partie des produits réguliers de la SAQ.  Ce vin est toujours aussi bon, c’est un vin à 55% de syrah, 35% de grenache et 15% de mourvèdre.  Souple, très syrah, fruits rouges, cerise, nez de violette, succulent.

Goûté au C… de l’Hortus.  Ici, c’est un vin à dominante grenache, 55% grenache, avec le reste en syrah et merlot.  Le viticulteur nous dit que c’est « un vin rouge vinifié de façon traditionnelle : vendanges à la main, pigeage aux pieds, équipement simple et minimum. Bref un vin laissé à l’initiative du terroir, du soleil, du vent, de la pluie et de l’histoire très ancienne de ce pays. »  C’est un bon vin, mais qui ne m’enthousiasme pas trop, car le grenache est un cépage qui me ne me plaît guère.  J’apprécie peu ce goût de chocolat, de cerise confite et de pain grillé.

Goûté à la Grande Cuvée, Domaine de l’Hortus, 2004.  Chez Serge, on s’était régalé d’une Grande cuvée 2003 à notre arrivée.  Le 2004 n’est pas assoupli, mais il galvanise tout de même les papilles.  Avec 55% de mourvèdre, 35% de syrah et 15% de grenache, voici un vin sérieux, avec du coffre et de la complexité.  Comme il est jeune, l’amertume du mourvèdre est encore très présente.  Il faut aimer.  Moi, oui ; Mariane, pas du tout.  Mais rendus à ce stade de la dégustation, c’était moins important : on riait comme des fous :

« Ça goûte l’annanasse

—  Pourquoi pass

—  En tout cass

—  Saveur de pétrole, de vapeurs d’hélicoptère, de paille, n’est-ce pass ? »

On a fini par quitter sans acheter quoi que ce soit.  Le type qui tenait le comptoir en était à sa première journée.  Du genre stagiaire allégé qui n'aurait pas pu distinguer un coke d’une Bergerie de l’Hortus.  Et sert d'autres clients, et s’emmêle dans ses pinceaux, et c’est long !  Alors, on a filé.

Avec tout ça, et un petit Inter-Marché, j’ai fini par concocter une omelette aux fines herbes dont on s'est régalé à 14h00. 

La sortie de sieste s’est faite à 16h00 au moins.  Quoi faire d'autre à cette heure-là que de suivre le rythme insoutenable du vacancier en France : aller au marché, puis s'atteler déjà au rite du souper, apéros répétés inclus.

Têtes d'apéritiveurs

Oh ! Lé bô cadô de plage qu'elle a reçus la Loulou (propos profonds à formuler à l'heure de l'apéro)

À quoi sert l'apéritif ? Demandent-elles ?

À mettre en appétit ! répond-il sans hésiter.

Et puis, c'est l'heure de s'amuser à barbouiller un brin.

Je me suis assis dehors, à l'arrière de la maison, pour commettre une petite aquarelle. Quelle vue ! La maison est située sur les hauteurs. À l'arrière, un terrain de grandeur respectable surplombe une vallée. Quand on s'avance jusqu'au fond, on peut s'asseoir sur un petit banc et contempler tout le val et l'horizon. Intérieurement, on se sent... ailleurs. Et si bien...

Quelle vie !  Tout passe par la bouche et l’estomac !

Mariane nous a concocté sa fabuleuse bavette accompagnée de son nom moins délicieux riz aux noix d'acajou.  En France, on distingue la bavette flanchette et la bavette d’aloyau.  La première correspond au bifteck de flanc de la coupe canadienne, et l'autre, à ce que l’on nomme simplement « la bavette » à Montréal.

2 kilos de viande charolaise, ne vous déplaise !  Elle a coûté 50$, ce qui est environ 10$ de plus que ce qu’on paierait à Montréal.  (Le bœuf charolais est reconnu comme une des meilleures viandes à boucherie qui soit : la chair, de couleur brillante, ferme et élastique sous le doigt, est d'un beau rouge vif assez foncé. Son odeur est agréable et la graisse, légèrement jaune, sépare bien les muscles et forme dans la chair un fin réseau : c'est ce que l’on appelle une viande "persillée".)   C’est un peu plus cher, mais nettement plus prestigieux.  Après tout, on réside dans un village de médecins et autres richards du monde médical montpelliérain, il faut bien s’adapter...

Serge a revendiqué le rôle de l’ingénieur.  Il a proposé d’utiliser un ventilateur pour attiser le charbon de bois.  Quelle idée géniale !  En 15 minutes, la braise était faite ! Les apéros aidant, je jurais que mon prochain brasero serait au charbon de bois.  Le goût donné par la cuisson est incomparable. Ces grills au gaz, où tout finit par être cuit à la flamme n’arrivent même pas à saisir la viande.  Non, décidément, il n’y a rien comme le charbon de bois.  Et blablabla... 

Alors, avec cette bavette de tous les diables, on a ouvert une pure merveille : le Daumas Gassac 2004.  Ouf !  Quel vin ! Et tellement étonnant !  C’est un vin fait de cabernet sauvignon à 80%, mais on jurerait une jeune Hermitage.  En tout cas, à l'aveugle, j’aurais parié ma chemise qu’il s'agissait d’une Syrah intense et formidable, quand il n’en est rien.

L’envoûtement agissait tant et si bien que, pour les fromages, Tomme grise de Haute-Savoie, Sainte-Maure (de la Loire) et Petit Basque (est-il nécessaire d’en préciser la provenance ?), Serge est parti « quelque part » et est revenu avec une bouteille qu’il tenait tout contre lui comme un vilain petit cachottier prêt à nous jouer un tour pendable ;  enfin, il a sorti un autre Daumas Gassac.  Emporté par son enthousiasme, il a ouvert une bouteille qu’il se gardait pour lui.  Quel radin de même songer à se garder une bouteille à lui tandis que les soiffards sont là à demander sans discontinuer à ce qu’on rassasie leur palais raffiné (aviné ?) !  Ah !  Le vilain !  Heureusement qu’il a fait amende honorable…

Et pour nous achever en ce 13 juillet, veille de la fête nationale des Français, les feux d'artifices se sont mis à éclater.  Comme nous étions sur les hauteurs, ils ont surgi de partout.  Chaque village a illuminé le ciel du sien.  Moi, qui vit dans un non pays, j’ai soudainement senti combien tous ceux qui habitent ici sont unis par le passé ; combien tous ceux qui sont morts pour cette patrie habitent ce ciel qui explose dans une pétarade aux relents militaires et inspirent les vivants à la défendre comme eux l'avaient fait.  Ce 14 juillet, on fête la liberté, celle pour laquelle il faut lutter jour à jour, génération après génération.  C’est ça un pays ! 

14 juillet

À 10h00, nous étions à Montpellier.  Nous avons stationné plein centre, sous la place de la Comédie.  Nous laissant sans doute attirer par l’ombre, nous avons d'abord remonté l’esplanade Charles-de-Gaulle, faite d’une longue allée centrale agrémentée de fontaines avec, de chaque côté, une allée ombragée bordée d’immenses platanes. Il peut faire 40°, comme ce jour-là, Montpellier est très confortable.  Je ne peux m’empêcher de me dire qu’une telle esplanade est impossible à Montréal : personne ne pense si grand.

On marche nonchalamment en ayant l’impression que cette douce France sait vivre, elle... 

À un certain moment, j’ai cru sentir l’inspiration me susurrer à l’oreille que c’était le moment d’en barbouiller une petite.  J’ai proposé à mes compagnons de poursuivre leur marche sans moi : j’irais les rejoindre. On s’est donné rendez-vous « plus loin »...  On n’était pas trop nerveux quant à l’idée de se perdre.

Je me suis attelé à cette petite aquarelle que, dix minutes plus tard, j’avais complètement gâchée.  Je n'arrivais pas à mélanger les couleurs pour rendre la teinte laiteuse des bâtiments.  J’ai abandonné ce chef-d’oeuvre en devenir au milieu d’un trait de pinceau.  Rien à faire, c’était foutu.

C'est ironique, j’ai un petit kit d'aquarelle très compact qui me sert à prendre des instantanés dans un carnet.  Et voilà qu’avant de partir, j'ai enlevé le blanc pour le remplacer par du noir, en me disant que le papier ferait le travail du blanc.  Quelle gaffe !  Pour rendre les couleurs du pays, il faut « étouffer » les pigments avec du blanc !  Heureusement que j’en ai apporté dans mes couleurs en tube !

J’ai rejoint les autres, place de la Comédie, qui jouxte l’esplanade.  Cette place est dallée sur toute sa longueur, 500 mètres au moins, et toute sa largeur, jusqu’aux terrasses des cafés qui la bordent. 

Les édifices qui l’entourent sont de style néoromantique pour la plupart, et tout est vaste, aéré et lumineux.  Pourquoi n’a-t-on pas d’espaces urbains ainsi aménagés chez nous ?  Je n’arrive pas à ne pas me comparer, et à ne pas me sentir originaire d’un pays sans imagination, aux idées petites, petites, petites.  Mais je me répète, n’est-ce pas ?...

Nous avons marché par les rues, traversé le centre, dont le quartier médiéval où a habité Rabelais, quartier qui est pour ainsi dire piétonnier, pour nous diriger vers le parc du Peyrou — peyrou signifie « pierreux » en occitan — vaste espace de verdure au coeur du centre historique de Montpellier.  Le parc coiffe le sommet de la colline autour de laquelle s’est bâtie la ville.  La statue de Louis XIV domine les rangées d'arbres qui ont plus de deux cents ans et, devant le roi de bronze, se dresse l'arc de triomphe qui marque le point le plus élevé de Montpellier. Encore une fois, le fabuleux pouvoir de l’ombre des arbres nous permet d’arpenter des allées fraîches, et de nous retrouver, tout au bout, au château d’eau, pavillon hexagonal avec des colonnes corinthiennes.  À ses pieds, l’aqueduc Saint-Clément, mince ruban de pierre qui se perd à l’horizon, et ramène l’eau au réservoir.  C’est un édifice qui date du XVIIe siècle.  Il s’étend sur 14 kilomètres, et les 800 mètres qui traversent le quartier des Arceaux en contrebas du Peyrou rappellent, toutes proportions gardées, la silhouette de son ancêtre romain, le pont du Gard.

Dolce vita
Dolce vita
L'aqueduc Saint-Clément qui dessert le château d'eau

Aqueduc Saint-Clément vu du quartier des Arceaux en contrebas du Peyrou

Aqueduc Saint-Clément
Dolce vita

Prenant exemple sur le rythme de la ville, nous avons humé l’éternité, profité de la vue, conversé, pris quelques photos puis, sans nous presser, nous sommes revenus sur nos pas vers le centre, par les petites rues, jusqu’à ce que nous soyons inspirés par une terrasse ombragée où nous nous sommes posés pour dîner.  Le petit resto se nommait le Vert Anglais, il était situé tout juste en face des Halles.  Étonnant !  Le moindre resto est d’une qualité !  J’ai mangé du jambon braisé à la bière, Mariane a pris une salade belle-mère, et Louise et Serge ont mangé un mille-feuille de poisson, tout ça, évidemment accompagné d’un bon rosé bien frais, qui tiédissait cependant bien vite…  Tout était délicieux.  C’est ici que durant le dîner, j’ai eu le malheur de blaguer avec le fait que Mariane était indisposée parce qu’elle avait ses règles, pour me faire renvoyer sèchement que, moi, c’était à l’année que j’étais menstrué.  La répartie a fait bien rire, et depuis, elle me suit...

Au retour, sieste obligée.

Le soir, nous attendait le souper communautaire du 14 juillet de Clapiers.

D'abord, apéro à volonté.  De grandes tables étaient ouvertes, où des bénévoles servaient.

Ensuite, on s’est choisi un bout de rangée dans l’espace réservé au souper.  On y avait aligné d’autres grandes tables où tout le monde s’assoyait côté à côte.  Comme nous étions au bout d’une ligne, il y avait moins de monde, nous avons pu prendre nos aises un peu.  Mais le vin tardait à arriver aussi...  Le repas s’est ouvert sur de délicieuses moules dans une sauce au cumin.  J'ai trouvé impressionnant de voir les cuistot les préparer un peu plus tôt, et se servir d’un plateau de type wok, d’environ deux mètres de diamètre, posés sur un feu de bois ; ils utilisaient, pour retourner ces masses de moules, un ustensile de circonstance, la pelle !...

Ensuite, vint un méchoui sur couscous tout aussi succulent, pour lequel j'ai eu un faible.  En somme, j’ai trop mangé.  Plus tard, quand arriveraient les fromages et le dessert, j’aurais l’estom’ cadenassé.

Ça, c'est pour ce qui concerne la bouffe, mais ce qui a fait ma soirée, c'est à partir du moment où est venu s'asseoir Marcel à côté de nous.  Déjà, je l'avais repéré depuis quelques minutes. Il avait l’air un peu perdu au milieu des autres.  Il avait louvoyé autour, saluant différentes personnes qui le saluaient de retour, mais j’avais remarqué que personne ne s'arrêtait pour lui parler.  Un peu comme s’il s’était agi d’un original que tout le monde évitait.

Au premier coup d’oeil, il était difficile de dire l’âge de ce type. Plutôt petit, sec, avec des yeux bleus, et pourvu d’une abondante chevelure blanche, coiffée à mi-cou, et presque trop touffue pour aller sur le corps plutôt frêle d’un homme de cet âge ; et pourtant, ce n’était pas une perruque.  En somme, c’était un homme soigné de sa personne qui m’a semblé avoir dans les 70 ans.

Après qu’il se fut assis, nous avons entamé la conversation.  Quand j'ai su qu’il était né à Clapiers, ç’a excité ma curiosité, et j’ai dirigé la conversation de manière à le faire parler de son coin de pays.  Clapiers est maintenant une banlieue de Montpellier.  Comme elle est située au nord, elle accueille principalement les gens qui travaillent dans l’univers médical de Montpellier.  En effet, l’axe nord de la ville a été dédié aux laboratoires de recherche (comme l’Est l’est pour la logistique industrielle, ou le centre pour les bureaux, les universités et la vie culturelle en général).  Nous sommes donc au milieu d’universitaires, de bioscientifiques, de médecins et autres du même acabit : dans une banlieue cossue quoi !  Mais autrefois, Clapiers n’était qu’un hameau oublié au milieu de la garrigue.  Marcel est un représentant de cette époque.  Il avait 72 ans, et avait été le 132e habitant du village à sa naissance.  C’est vous dire combien ce coin était oublié ! 

Le nom du village de Clapiers vient du fait que le pays était infesté de lapins à l’époque ; un clapier est une cage à lapin.

Aujourd’hui, le village-banlieue compte 7 000 habitants. 

Le père de Marcel était jardinier pour les châtelains,  À cette époque, chacun avait sa petite maison et une vigne.  L’eau courante est arrivée en 1954 et les égouts vers 1964.  Marcel a eu 4 enfants.  Sa femme est morte depuis 29 ans.

En 1952, toutes les vignes ont gelé.  Les habitants ont vendu leurs terres pour une bouchée de pain aux spéculateurs.  Là, j’ai senti le regret d'avoir vendu trop tôt : il a évoqué ce regret de différentes manières.  Ce que j'ai compris de ses allusions décousues, c'est qu’il a tout de même vécu de la spéculation féroce qui a amené Clapiers à ce qu’elle est maintenant.  D'ailleurs, il ne doit pas être trop mal pris, il habite le centre du village, tout juste à côté de l’église qui date du XIIe siècle, ce qui doit représenter une propriété foncière importante.  De plus, il possède des terres à l'extérieur qui sont, malheureusement pour ses ambitions de richesse, réservées comme appartenant à une vaste pinède dédiée aux activités récréotouristiques.  Il ne peut y avoir de construction, donc pas de spéculation, et pas d'argent immédiat à en tirer ; mais il mise sur le fait de voir un jour le zonage changer.  À ce moment, cela ferait sa fortune.  Sans doute surtout celle de ses enfants...

Au fil de la conversation, nous avons aussi appris qu’il y avait de l’épandage d’insecticide dans la région, car le pays n'est que marais, étangs et canaux.  Selon lui, s’il n’y avait pas d’épandage, les touristes partiraient.  Nous avons appris cela au moment où nous lui exprimions notre émerveillement qu’il n’y ait aucun moustique dans la région.  Lui qui les a connus (les moustiques) nous a dit qu’ils étaient féroces, du printemps à l'automne.

Quand le feu d’artifice a éclaté, Mariane et moi nous sommes levés, laissant Marcel avec Louise et Serge, et nous nous sommes dirigés dans sa direction.  À notre retour, Marcel était parti.

15 juillet 2006

Ce matin, c’était jour de marché à Sommières.  Ville médiévale, Sommières s’étend le long du Vidourle, rivière qui a conditionné son activité économique depuis sa naissance.  On stationne donc devant les murs, de l’autre côté, puis on prend la ville d’assaut, à pied, en traversant un des deux ponts, dont un date de l’époque romaine (Ier siècle après J.-C.).

Une fois à l’intérieur, on se retrouve en serré dans la foule qui baguenaude dans les rues étroites.  Beaucoup de producteurs locaux viennent écouler leurs produits : jambons de pays, fromages, légumes, fruits, pains.  On trouve aussi, comme dans tous les marchés, nombre de vendeurs de fripes.

Ce qui étonne toujours un peu un Québécois peu habitué aux foules denses, c’est combien les gens sont habitués à s’arrêter, à se faufiler, à se glisser, sans s’impatienter, tout naturellement.

Mais ce qui m’a étonné par dessus tout, c’est cette tradition fascinante, sur la grande place du marché, d’acheter sa bouffe et de s’arrêter au bistro pour prendre un pot tout en se sustentant.  On nous a ouvert une douzaine d’huîtres immenses, on s’est assis à une table de bistro, sous une bastide en pierre, tout à fait adéquate avec cette chaleur, en commandant une bonne bière, et on a bouffé nos huîtres.  J’ai été frappé aussi par le fait que le vin blanc commandé aux autres tables était un Picpoul-de-Pinet, le carte noire de JeanJean, que l’on trouve au Québec.  On se sent un peu en en pays de connaissance…

Nous avons poursuivi notre marché, pour finir par nous arrêter dîner dans une pizzeria.  Encore une fois : service à la terrasse, protégée du soleil par un encorbellement soutenu par des arcades de pierres, datant du Moyen-Âge.

Pizza sous les arcades !

Fait chaud, hein, Serge ?

Attends, attends Serge !

Bon, là tu peux y aller !

Mariane a pris des calmars au roux ; Louise, une pizza à la chorizo ; Serge, une pizza aux lardons ; et moi, une 3 fromages, délicieuse, avec les rondelles de fromage de chèvre entières, fondues par dessus une mer de fromage.

Il faut l’avouer, nous avons trop mangé.  Avec la chaleur et le retour en auto, à l’arrivée, nous sommes tombés à la sieste.

Que faire au réveil d’original ?  Incontestablement ! penser au souper ! 

Nous avions déjà décidé : côtes de veau et gremelota.  Durant que Mariane commençait le lavage en prévision de notre départ lundi matin tôt (nous sommes samedi déjà !), Serge et moi , nous sommes rendus chez notre boucher charolais. 

Côtes de veau hein ?  Je crois qu’en France, ils confondent le veau et le mammouth.  Je voulais chaque côte avec un os, pas d’entrecôte : cela nous a donné des pièces de 3 cm d’épaisseur et d’une bonne vingtaine de cm de longueur.  De vraies dalles !  39 Euros qu’elles nous ont coûtées aussi…

Chez Inter-marché, nous avons acheté le vin, ce qui nous a permis de faire nos petits délinquants et de sauver 10 euros sur un St-Déséry dont le système ne trouvait pas le prix.  La caissière a appelé sa gérante, qui a traversé le magasin pour aller voir dans le « caveau », et elle s’est trompée de prix.  Nous, grands innocents devant le Seigneur, nous ne l’avons pas détrompée.  Disons qu’en fait d’innocent(e)… le prix était écrit à côté.

Il était 18h00 environ.  Je jouais avec le téléphone portatif que Pierre-Yves nous avait prêté, je tâchais d’en comprendre les commandes quand soudain, il sonne.  J'ai ressenti l’impression fugace d'avoir dérangé les  Dieux…  comme s’il avait une vie à lui c’t'appareil…  Je réponds, c’était Laurence qui nous téléphonait en déjeunant.  Ouaou !  Quelle bonne idée !  On l’a rappelé à partir de l’ordi de Serge, équipé du fameux logiciel Skype.  Comment résister à une demi-cenne la minute…

On a jasé une grosse demi-heure.  Il revenait de la veille de sa semaine en Gaspésie où il était parti en faire le tour avec deux copains.  Il était vraiment content de son périple, et semblait vraiment ressourcé.  N'est-ce pas le but d’un voyage d'ailleurs ?  Et puis, en vrais Québécois,  nous avons parlé du temps qu’il faisait.  Ce matin-là, il pleuvait à boire debout sur Montréal.  Quand il m’a eu dit ça, je lui ai dit que, moi, je regardais dehors et que je voyais un palmier, le ciel bleu, les fines herbes et le soleil, et que je ne comprenais absolument pas de quoi il parlait.  Il m’a répondu que, lui, avait des herbes québécoises et qu’il fumerait mon « peuplier » si je continuais à en jeter.  (Mon beau frêne, frais transplanté, que je venais de payer une fortune !...  Il frappe juste le p’tit maudit !).  Nous avons parlé de notre perruche, que nous avions mise sous la garde de nos voisins, et qui l'avaient bercée à la musique classique.  Paraît qu’elle chantait plus fort que les oiseaux dehors.  Et puis, selon notre habitude, nous avons déconnés, pour aboutir à ce que Warren Buffet lui ait offert un poste de PDG et que son gros problème était d'avoir un 10 tonnes pour transporter son portefeuille.

En tout cas, je ne saurais dire combien ce téléphone nous a fait plaisir, et rassuré.

Après, ce fut au tour de Louise, qui a parlé avec Anik, une de ses filles, près d’une heure, toujours grâce à Skipe.  Enfin, Serge a pris notre suite et a parlé avec son fils Frédérick près d’une heure aussi.  Après, nous étions tous de joyeuse humeur.  Surtout que durant tout ce temps, les pastis s’enchaînaient : apéro oblige.

Et puis, enfin, nos obligations rencontrées nous pouvions souper, pauvres de nous.

Parlons-en du fameux St-Déséry que nous avions presque volé : une masse incroyable !  Une extraction puissante, un goût de syrah mais difficile à apprécier sous la mâche et la chaleur alcoolique élevée.

Par contre, juste avant, nous avions bu un petit Tavel pour nous mettre en train : Réserve des Chastelles 2005, médaillé d’or du Concours Général Agricole de Paris 2006, honneur pleinement mérité.

Après, nous avons ouvert une petit Minervois très fruité et agréable en bouche : Le Château Serre-Méjean 2005, de Jean Vezon.  Il s'agit d’une cuvée originale du propriétaire récoltant.  Il était au centre de la tablette, à hauteur d’œil avec raison, un petit vin (2€20) fameux. 

Pour accompagner le vin, nos côtes de diplodocus étaient délicieuses.  Le vin aidant, les esprits se sont échauffés un peu.  Je parlais du pain que j'avais acheté au marché durant le jour : le boulanger qui me l'avait vendu m’avait informé qu’il s'agissait d’un pain à la farine bise, pas de blé complet, mais pas blanche non plus, qu’il y avait 5 céréales complètes, etc.  C’était anodin quoi.  La Loulou prend la conversation au vol et exprime son plaisir de voir que j'aie pris le temps de demander des informations…  Bon !  V’la mon Serge choqué.  Je ne comprenais pas du tout pourquoi.  La Loulou, pas trop timide en rajoute : elle, avec Serge, elle n'a pas le temps de faire cela…

La chicane « a failli pogner ».  Serge l’avait vu venir. Il la connaît sa Louloute ! Louise a failli se fâcher.  On a eu droit à une explication un peu tempéteuse.  Mariane et moi, on n’en a pas fait cas : la chicane, c’est l’amour.  C’était plutôt comique, un vieux couple comme ça, tu n’es pas trop inquiet quand tu les vois se prendre aux cheveux.  En fin de compte, ils se sont expliqués, puis on est passé à autre chose, dont aller se coucher.  On était vraiment en famille. Et ça, c’est plus fort que tout…

16 juillet

Ce matin, le malaise n’est pas encore tout à fait dissipé.  Faut dire qu’on a forcé sur la bouteille hier, alors est tous un peu dans le cirage. 

Un peu, beauccoup, immensément poqué ?

C’est de la faute à ce Saint-Dézéry aussi, avec ses 14,5° d'alcool, il nous a projetés un peu loin.  C’est un jour de grande fatigue quoi !  Heureusement, en vacances, on peut se permettre ça.

Au p’tit dèj, je me suis retrouvé seul avec Louise.  On a parlé de la veille un peu.  J’ai conclu sur un constat anodin : « Le Serge, il est comme ça : il prend la mouche parfois, sans qu’on sache trop pourquoi. »

Les yeux de Louise se sont illuminés, et elle s’est exclamée : « C’est vrai, ça ! ».  Et le sourire lui est revenu. Ç’a paru la détendre.  Doc Mailloux, tu devrais avoir peur pour ta place, j'arrive.

Après déjeuner, j'avais convaincu Mariane de m’accompagner dans une ballade afin de leur laisser un peu d’espace.  Elle a accepté de reculons : elle avait les batteries complètement à plat.  À peine rendus au village, nous avons fait demi-tour ; elle ne se sentait pas bien du tout, et elle préférait aller s’étendre. 

Alors, je suis reparti seul.  J’avais proposé, à titre de prétexte pour cette ballade, que nous retrouvions le paysage croisé au premier jour en direction d’Aniane, quand nous nous étions rendus chez Daumas Gassac : j’y avais vu une aquarelle possible.  Alors, j’irais comme un grand, tout seul.

J’ai dû m'arrêter une trentaine de fois, pour trouver mon chemin — décidément, aucune direction n’est simple dans ce coin de pays.  J’ai fini par trouver ce bout de route qui m’avait interpellé.  Heureusement, il y avait un accotement.  En plein soleil du midi, à 40°, j’ai sorti mes couleurs, je me suis payé un trois quart d’heure de pur bonheur.  Moi qui attrape un mal de tête carabiné au soleil, j’ai repris la route complètement ressourcé.  (Espace pharmacologique approximatif : de l’aquarelle comme inhibiteur de férocité solaire…)

La route d'Aniane

Le coin qui m'inspirait

L'aquarelle à laquelle cela a abouti

Je suis arrivé vers 13h30, Mariane venait tout juste de se lever.  Louise dormait et Serge, qui était allé faire une ballade était bien affalé à lire Et si c’était vrai de Marc Levy.

Nous avons passé le reste de la journée tranquille.  Mariane est allé prendre une marche. J'ai fait un peu d'aquarelle. Le souper a été simple : le reste de la bavette accompagné d’une salade. 

Une chose qui m’a frappée, c’est le prix du vin Saveurs oubliées — Côtes du Roussillon que l’on trouve à 2,30€ (3,28$) alors qu’on le paye 10.75$ à la SAQ !!!  Et du Tavel à 8,60€ (12$) au lieu des 18 à 22$ de la SAQ.  En fait, les petits vins sont hyper taxés au Québec.

Nous nous sommes couchés vers minuit en laissant la clim ouverte afin que nous dormions mieux, Mariane et moi (car Louise et Serge qui occupent tout le 2e étage, ont leur clim).  Catastrophe, je me suis payé un sommeil comme un plongeur qui utilise un snorkel : par à coups.  La clim m’arrachait les sinus, j'avais l’impression de m’étouffer dans mes glaires. Il faut dire que j’étais nerveux, car nous devions être à Port Camargue à 8h30.  Les locataires précédents nous y attendaient.  Ils voulaient quitter tôt pour l’Espagne.  Et avec toutes les difficultés que nous avions à nous orienter depuis le début, j'avais peur de les manquer.