17 juillet

 6h00 — lever — j’étais d’une humeur massacrante.  Quand Mariane me parlait, je lui répondais par des grognements.  Alors, on fait nos bagages. [ Ici, je dois dire que, parfois, on ne réalise pas à quel point l’autre peut se rendre utile, que dis-je, indispensable : le 15, elle s’est chargée de tout notre lavage, le 16 elle a complété.  Ce matin, elle a défait le lit et placé les draps dans la machine, elle a lavé la chambre de bain que nous avions utilisée, et assumé mille autres gestes dont je n’ai même pas été conscient. En fait, elle prend en charge toute l’hygiène de la vie, et cela semble si évident et normal que je perds de vue tout le soin, toute l’attention, tout le temps qu’il lui faut pour que la vie soit confortable — Alors, ce court trait se veut une humble célébration des gestes de tous les jours de la femme que j’aime et qui m’aide à vivre, corps et âme !..]

Enfin, on a chargé la Peugeot, salué Serge qui s’était levé, et on est ENFIN ! partis.  J’étais anxieux de ne pas être en retard, et, même si je ne voulais que démarrer et que j’ai abrégé un peu les adieux, nous avions bien conscience de ne pas exprimer notre reconnaissance à la mesure de son hospitalité.  (Sans lui, nous ne serions pas en France cet été.  On lui doit ces vacances qu’on aurait sans doute reportées de plusieurs années.  Sergio !  Si tu prends la mouche parfois, sache qu’à mes yeux, ce n’est qu’un peu de relief à ta grande humanité.)

1re intersection : on manque la sortie.  Et c’est parti !  Direction Castelnault est-ce Castelnault-centre ? ou y’a une autre jonction ?  On continue, 5 km plus loin, direction Castelnault encore.  Doit-on tourner ? Ou retourner et prendre la première ?  C’est tout le plaisir de se décider à 100 km/h avec la circulation qui te colle au derrière.  Alors, je tourne.

On roule, on roule.  Dieu que c’est long quand on n’est pas certain de sa route ! Un carrefour, un bout de rue, un carrefour, des travaux !...  On demande le chemin de l’aéroport à un ouvrier : c’est aussi la route pour Port-Camargue. « À droite puis tout droit ! direction Fréjorgues ! »

Naturellement, aucune direction Fréjorgues en vue, ni aucune indication pour l’aéroport.  Mais des carrefours !  Il n’en manque pas de carrefours ! Merde !  OÙ C’EST, TOUT DROIT ?!  Bon, après dix minutes à rouler dans une banlieue, en se sentant complètement paumé, voici dans le centre de Castelnault.  OK !  On fait le point, mais vite ! pas question de s'arrêter, ça roule de partout : on a dû prendre une voie de contournement à cause des travaux.  Voyons-nous une direction ? Pas de direction. Naturellement ! Alors, aussi bien suivre le flot, et puis, il est déjà 7h45, et on est seulement perdu, on n’a pas encore pris la direction de Port-Camargue et on a rendez-vous dans 45 minutes.  Pourquoi s’énerver ? !...  Je bouille, chiale un peu, puis soudain, on passe sous une autoroute… Hé !  Hé-là !  Serge nous a parlé de ça !  Sous une autoroute, se tenir à droite (pour ça, couper un cave qui ose être dans mon angle mort), une bretelle pour monter…  LA MOTTE ! » Ah oui !  La Motte !  Serge nous en a parlé, c’est ça ! » dit Mariane.  Yes !  Ça c’est du copilote ! 

En tout cas, ouf !  Après, on roule pas trop vite pour se remettre de nos émotions.  Puis, je suis crevé, je veux être prudent.  De toute manière, on sait maintenant qu’on va y arriver : encore 386 carrefours…

 

Eh boy ! Nous y voilà !  Immeuble La Lagune — Appartement N°11 — Route des Marines — 30240 — Port Camargue  qui relève de la ville de Grau-Du-Roi.  C’est le nom de, comment catégoriser ça ?  L’édifice ? Le machin à condos pour estivants en mal de mer ? L’immense serpent en béton ? à 3 étages où se trouve le condo que nous avons loué à René, un très bon ami de Serge.  On débarque nos bagages.  J’enfile mon sac à dos, et on part en direction du #11. En tout cas, on peut dire ce qu’on voudra, mais ils n’ont pas peur de jouer avec l’architecture, les Français !  Dieu qu’on est loin du Kebec !  On n’a pas trop le temps d’ouvrir nos grands yeux de touristes et d'admirer, mais on est tout de même impressionnés. 

On avance dans le stationnement.  Maintenant, faut trouver le 11 !  On demande aux gens qui sont à leurs balcons.  Étonnamment, ils ne savent pas.  Ils vivent dans le même bloc et ne connaissent pas la topologie des numéros.  Je n’en reviens pas.  Ils sont gentils, ils vont vérifier les numéros dans le corridor pour nous aider, mais le 11, sais pas. 102…  et pourtant on est à la dernière porte…  On essaie de voir sur les boîtes à courrier.  Pas le nom qu'on cherche, pas de numéro.  De loin en loin, on s’avance jusqu’au bout de cet édifice qui doit certainement faire 500 mètres.  Si on essayait de contourner ?  Oh !  Il y a autant d’appartements à l’arrière, mais pas d’entrée commune,  Seulement des jardinets avec une petite porte pour chacun.  On est bien embêtés.  Alors, on demande à des gens à leur balcon pour des « Canadiens »,  Oui !  Environ une dizaine d’apparts plus loin !  On arrive devant une petite porte de jardinet, semblable aux autres et Claude Lalonde nous entend parler,  il sort et nous interpelle.  Re-Ouf !  8h35.  On est arrivés.

Ils n’ont pas tout à fait fini leurs bagages.  On les laisse finir, puis ils nous expliquent toutes les choses à fermer quand on va quitter.  Ils ont une documentation complète, que je n'ai jamais eue.  Heureusement ! 

Alors, quand Claude et sa compagne ont quitté, on réalise qu’encore on est pognés avec une douche téléphone !...  Zut !  Et merde !  Pas moyen de prendre une vraie douche !...  Je me dis que pour des amis d'amis, le René, il aurait pu au moins s’assurer qu’ils puissent se laver sans leur laisser une tête de douche en plastique à 5 sous qui n'a aucune prise au mur.  Il me semble que le respect, c’est quelque chose qui va dans les deux sens.

Alors, je me dis : « Hors de question que je ne prenne pas de douche. » Je fouille dans le petit panier en plastique intitulé « outillage » et je ramasse un élastique à sangler, avec un crochet à chaque bout et une petit panier en plastique comme repoussoir et je fixe le tout à peu près comme ceci (Il a fallu que je me reprenne cinq fois. Voici les quatre dernières...):

Et puis, la lumière de la chambre gérée par l’interrupteur mural ne fonctionnait pas.  L’ampoule était bonne, alors j'ai réparé la prise tordue et le contact de l’ampoule dans le pas de vis jusqu’à ce que l’électricité passe.  Après la rénovation, j’étais en lavette.  J'ai pris 4 douches de suite, à 5 minutes d’intervalle…  il faisait une de ces chaleurs.

La porte du jardinet

Vue de la terrasse

Quelle terre !  On cligne des yeux et on est en sueur.  Poisseux et accablés de chaleur, voilà ce pays !...  (Et pourtant, ç’a été la journée la plus « fraîche », car c’était nuageux, le soleil ne tapait pas directement.  Mais on ne perdait rien pour attendre.)

La matinée a aussi été consacrée à se rendre à Aigues-Mortes afin de faire un marché complet, trouver des repères, se définir un fonctionnement.  Sous cette chaleur et cette humidité, chaque geste à apprendre était pour moi une torture.  Mais on fait une bonne équipe, Mariane et moi, « Regarde, je place ça là !  Tiens !  Cette serviette servira de tapis de bain !  On place nos clés ici !  Nos sacs là, etc. »

Et idée lumineuse, quand on s’est allongés pour la sieste, j’ai placé le ventilo au pied du lit sur une chaise, en lui faisant balayer la surface du lit.  Ouf !  Il était possible de dormir un peu.

À 17h00, plage, mer, baignade, parasol qui part au vent parce qu’on ne sait pas le planter dans le sable.  Mais quel bien être !  Cette mer doit être à la même température que la piscine de Pierre-Yves (90°F) tellement elle est chaude !

Après, on se concocte un petit couscous avec un poulet fermier pas si mal, accompagné d’un Tavel rosé, le même que celui qu’on avait bu chez Louise et Serge.  (Mariane me rappelle — nous sommes en décembre 2006 — que nous avons téléphoné à Serge.  En lui demandant de rappeler grâce à son génial Skype, en pensant que ça ne coûterait rien.  On avait tout faux.  Les interurbains en France coûtaient une fortune.  Va savoir pourquoi…  Enfin, l’idée c’était de dire qu’on était arrivés.)

19h00 Souper & vue du balcon

Puis, après souper, je place le ventilo tout à côté de la télé, face au fauteuil, et m’affale devant la 1 800e reprise du film Le bon, la brute et le truand durant que Mariane prend sa douche.

Mais j’avoue que je suis inquiet.  J’étouffe littéralement.  J’ai l’impression de ne plus avoir une once d’énergie.  Je suis désespéré à l’idée de me traîner à travers une semaine dans cette étuve.  Je me sens piégé.  Il faut vraiment que je me parle : « Je dois m’adapter à cette chaleur, accepter la réalité actuelle, changer mon rythme intérieur, sinon je suis condamné à appréhender chaque journée.  Je dois retrouver  mes réflexes de période de très grande chaleur que j’avais développés à Belle-Isle–en-Mer, en 1976, au moment de la grande sécheresse.  Oui, c’est ça, je dois ACCEPTER cet environnement ! »

18 juillet

 

Hier matin, on s’est levé tôt pour partir tôt pour Aigues-Mortes, et éviter la circulation.  On décolle donc vers 9h40 (tôt! peut-être…  avec deux heures d'avance sur le soleil !).  On voulait s'acheter un ventilateur qui en mérite le nom, car celui qui est ici est une ventilette à 3 sous.  On arrête au « U », on ne trouve pas.

Horizon du matin

On va au Weldone (Eh oui !  Weldone à Aigues-Mortes !  Saint-Louis doit se retourner dans sa tombe…)  En tout cas, on va au « VivelaFrance-Weldone », et déjà, on se tape une première crise existentielle :  qu’est-ce qu’on fout là ? Voilà deux jours qu’on est à Port-Camargue et on passe nos meilleures heures à faire des emplettes.  Naturellement, c'est trop cher, alors on abandonne l’idée.  Juste avant de quitter, un des gitans du pays, employé du grand W, et qui a fait le tour du monde, reconnaît notre accent, et nous interpelle.  Il nous dit qu’il a connu des Québécois par des copines, et qu’ils sont allés à New York, ou quelque chose du genre.  On parle un peu, et il se fait un devoir de nous écrire une liste des plats typiques de la Camargue à goûter et une autre des bons restos.

La GARDIANNE, qui est du taureau au vin accompagné de riz de la Camargue. La ROUILLE, qui, si à Sète, est une soupe, ici, en Camargue, il s'agit de poulpe à l’aïoli avec des pommes de terre,

La FOUGASSE qui est un gâteau sucré ou salé.  Le dimanche matin, au marché d’Aigues-Mortes, un boulanger nommé Barthelemy vend la meilleure fougasse du pays.

Les TELLINES qui est un petit coquillage qu’on trouve sur les plages de Camargue, cuites au vin blanc, agrémentées de persil et d'ail,

L’ANCHOÏADE qui est une assiette de légumes crus avec une trempette à l’anchois.

Et enfin, pour les habitués de la région, on trouve le resto La Camargue qui est intéressant pour l’ambiance Gypsy et sa terrasse à l’arrière — Bruce est le propriétaire, Le Café de Bouzigues — Thomas est le propriétaire —  et Le Commerce, sur la place Louis IX, pour ses poissons — Christophe est le propriétaire.  Il suffit de leur dire que l’on vient de la part de Willy.  Willy hein !  Comme le nôtre de Willy ? Qui voyage dans notre pays et qui voit des gens et qu’il leur sourit et appelez-le Willy !  Bon, la chaleur commence à me faire disjoncter…

On rentre dans l’auto et on se dit : « Tant pis pour les courses, on va se balader dans Aigues-Mortes ».  Alors, on se dégote une place dans un stationnement payant au pied de la forteresse, et on pénètre à pied dans la ville fortifiée.

J’aimerais marquer un arrêt ici dans ces palpitantes aventures pour parler d’Aigues-Mortes, cette ville du bout de la terre.

Aigues-Mortes, c’est d’abord un donjon moyenâgeux, trapu, la tour de Constance, qui s'avance dans l’air vaporeux et lacté. ON dirait un soldat en armure qui monte la garde depuis huit cents ans. Aigues-Mortes, c’est un navire immobile sur l’horizon rose des marais salants qui semble complètement échoué dans les eaux mortes. 

Aigues-Mortes est l’un des seuls lieux que je connaisse où j’ai véritablement l’impression que le passé est présent.  Il pèse un silence dans l’air humide, une immobilité que même la vie moderne, les automobiles et les Weldone de ce monde n’entament pas. 

On prononce le nom Aigues-Mortes, et déjà on sent les Croisés prêts à embarquer, les pirates arabes prêts à piller la ville.  On prononce Aigues-Mortes, et il devient impossible de ne pas se douter qu’on est nulle part au bout de la terre et qu’on n’en reviendra jamais.

On se ballade donc dans une ville magnifique, petite, mystérieuse, qui exsude une âme médiévale conjuguée avec celle gitans.  On arrête dans un café Internet (même au bout du monde et hors de temps, Internet existe dans toute sa virtualité possible…).  Il nous a coûté 4 € pour faire graver les photos qui remplissent la mémoire de l’appareil sur un CD et la vider pour la suite du voyage.

Puis on avance vers la tour de Constance et l'accès aux remparts.

Aigues-Mortes est une création de Louis IX qui voulait un port donnant sur la Méditerranée pour partir en croisade.  Il a échangé des terres dans la région de Sommières contre cette étendue marécageuse qui appartenait à des moines, et y a créé de toutes pièces un port damné dont il faudra éternellement désenvaser les canaux de navigation.

Alors, on s’engage dans la tour.  Elle a 3 étages et, avec Mariane-la-clostro, pas question de prendre l'ascenseur (justement, j’ai oublié de demander s'il était de l’époque de Saint-Louis.).

On monte étage par étage dans un escalier de pierres en colimaçon, aménagé à même l’épaisseur du mur.  Pour avoir voulu éviter l'ascenseur, la Mariane en est tout de même quitte pour un espace confiné, à la taille des gens de l’époque, avec des escaliers à peine large pour une personne, mais où il faut rencontrer car, étant donné que nous ne sommes pas les seuls touristes, il en descend autant qu’il en monte…  Elle a les jambes molles, mais elle tient à continuer et à se rendre jusqu’en haut, étage par étage.  On n’était parti que pour jeter un coup d’œil, mais on a fini par se permettre une longue visite où chaque salle, on a pris le temps de lire les informations historiques, pour aboutir au sommet, et, comme les soldats de 1240, regarder l’horizon plat de la Camargue, rose des marais salants et opalin de la mer.

Une fois revenus sur le plancher des taureaux (on est en Camargue après tout !...), on décide de dîner en ville.  On s'arrête à La Camargue parce que je tiens à goûter à la Gardianne.

On nous installe au frais, à la terrasse arrière.  Il s'agit d’une vaste arrière-cour, pavée de ciment, avec deux arbres de grandeur moyenne qui assurent une ombre fort bienvenue en ce midi crevant.  Dans un coin, est aménagée une petite scène où, le soir, un groupe de gitans se produit durant que les gens soupent.  À l’espagnole quoi !  Certaines tables sont en pierre, d'autres en fer ouvragé dont le dessus est rempli de céramique.  Les murs qui ne sont pas couverts de lierre sont remplis d'artefacts gitans et vouées à la tauromachie.

La bouffe est correcte, ma gardianne m'a satisfait, ma curiosité l’a été à tout le moins.  Il s’agit d’un plat de viande de taureau bouillie dans une sauce au vin, où on a jeté deux ou trois cuillères de rouille ordinaire (piments rouges d’Espagne, ail, huile d’olive, jaune d’œuf, pain de mie — Mélangez pour obtenir une pâte. Travaillez comme une mayonnaise en incorporant peu à peu l’huile d’olive — La rouille est un assaisonnement très fort qui accommode généralement la soupe de poisson).  C’est bon, mais ça reste de la viande bouillie…  moins filandreuse que le bœuf, et un peu plus « pâteuse ».

Le riz camarguais qui l’accompagne est un riz blanc, très collant, sur lequel on a jeté deux cuillers d’oignons confits. 

Mariane, pour sa part, avait choisi une salade composée, très fournie, arrosée d’une huile très fine.  Ses côtelettes d'agneau cependant, devaient provenir d’un agneau « élevé dehors », gage de qualité des produits animaliers sauf dans le cas où la bête doit lutter contre les taureaux du pays pour survivre : si la viande était savoureuse, il fallait se battre pour la décoller de l’os, la couper, et la mâcher…

Bon, après avoir patienté jusqu’à en devenir impatient devant un service d’une lenteur exaspérante, et avoir attendu une éternité la note, on finit par marcher sous le soleil assassin jusqu’à l'auto.  On arrive à la maison, il est 14h30 passées.  On s'allonge pour la sieste, pour se faire réveiller 20 minutes plus tard par un enfant qui crie dans le jardin d’à côté.  Les comiques du 2e ont échappé quelque chose que le petit monstre est venu récupérer le moins discrètement possible.  Grrr…

Allez, contre mauvaise fortune, bon cœur !  On se plage !

On revient vers 18h00.  On se prépare un petit souper vite fait — restes de couscous pour moi, sandwich au poulet pour Mariane, puis un peu de TV.  On y donnait une émission fort élevante pour l’âme, L’Île de la tentation. Eh ! Bobinette de Bobinette !  Je te jure qu’elles semblent d’une fidélité à toute épreuve, ces Françaises !  Et coincées pour certaines !...  On se demande pourquoi elles ont accepté de se retrouver dans ce mic mac où, devant un public placé dans le rôle du voyeur, on s’ingénie à faire éclater des jeunes couples au contact des « tentateurs » et « tentatrices » (inutile d’insister sur les standards physiques auxquels ils répondent…).  Alors, on est là, et on les regarde craquer, pleurer, angoisser, frimer, mentir à eux-mêmes et à leur soi-disant amour, et aux « célibataires » innocemment poussés en travers de leur chemin.  Je te jure, quand on ferme, on est certain de n’avoir rien ajouté à notre savoir sur l’être humain…  Tant qu’à l’opinion qu’on s’en fait, je préfère me résumer au bon côté de l’âme humaine avant le dodo.  Allez, zou ! 

19 juillet

Ce matin, je me suis réveillé à 6h00.  Zut !  Trop peu de sommeil, je me sens crevé.  Mariane s’est réveillée vers 6h45.  On voulait arriver pour la première visite de la matinée au Salin d’Aigues-Mortes, prévue pour 9h45, et qui a démarré à 10h00 dans les faits. 

Nous sommes partis dans un petit train (sur roues cependant…), inconfortable à souhait, tassés comme des sardines, pour nous enfoncer dans ce pays, plat à l’infini, véritable courtepointe de bassins où évapore doucement l’eau pompée de la mer. 

Partout la couleur rose prédomine.

Cette couleur est provoquée par la présence dans l'eau de deux formes de vie.  Au début, dans les bassins dont la concentration est près de celle de l’eau de mer, on trouve une crevette longue d'un centimètre, l'artémia, dont se nourrit le flamant rose, animal emblématique de la Camargue avec le cheval et le taureau camarguais. Il n’est pas seul, ce grand échalas, à régner sur les lieux, hérons cendrés, aigrettes garzettes, poules d'eau, sternes hansel pour n'en nommer que quelques uns, y foisonnent avec lui. 

Flamant rose

Héron cendré

Aigrette garzette

Poules d'eau

Sternes Hansel

En approchant des bassins de cristallisation, quand la concentration en sel est rendue élevée, la dunaliella salina, algue microscopique, qui reste la seule forme de vie capable d’exister dans un tel milieu, a tout le loisir de s'adonner à sa manie préférée : elle sécrète du bêta-carotène, ce qui colore l'eau en rouge.  D'ailleurs, paraît-il que la coloration rose des plumes du flamant est due à l'accumulation de carotène contenu dans son alimentation.  Le poussin éclorait avec un plumage blanc, mais prendrait sa teinte caractéristique à cause des caroténoïdes contenus dans les aliments.  Ils peuvent donc s'adonner aux histoires salées et voir la vie en rose quoi…

Un peu de sérieux quoi !  Revenons à la visite guidée !

La superficie du complexe est supérieure à celle de Paris, son envergure est de 13,5 km par 18. 

Il est fascinant de penser que cette « business » date du début de l’ère chrétienne.

On roule sur quelques passages des 340 km de route formant le réseau de cet ensemble, sans qu’il soit perceptible que ce sol est légèrement incliné, permettant ainsi à l’eau de passer d’un bassin à l’autre, chacun ceinturé de digues en bois, où soleil et vents contribuent à son évaporation.

En trois mois ou un peu plus, l’eau s'avance jusqu’aux cristallisoirs à mesure que son degré de salinité augmente, passant de 29 grammes de sel par litre d'eau de mer jusqu’à la cristallisation, qui exige 280 grammes de sel par litre d'eau. À cette densité, le sel tombe au fond en gâteau.  On le recueille en le soulevant délicatement.  Il restera à le laver dans une saumure pour le débarrasser des saletés résiduelles.

Là-bas, au loin, mais toujours perceptible au regard, ce sel, moissonné en septembre, est accumulé en d’immenses montagnes étincelantes au soleil, hautes de 20 mètres et longues de 400.  C’est la première chose qu’on remarque quand on découvre cette terre ; il est difficile de croire que ces amas neigeux, c’est du sel.  Ce sel, que l’on mange sur nos tables, et qui est laissé à l'air, à la poussière, aux intempéries, et récolté au bulldozer !...  Paraît-il que la poussière qui s’y accumule par-dessus forme une croûte qui protège le reste.  Bon, passe-moi la salière que je vérifie s’il te plaît.

Il faisait beau, on roulait doucement dans un lieu à peine imaginable si on ne l'a pas vu, j’étais totalement fasciné.  Toute cette beauté rose, chargée d’humidité…  Cela me faisait penser à de vastes bassins de teinture où flotterait une mousse blanche de savon qui s’échouerait délicatement contre les bords en bois ou sur les rives sablonneuses.  Et j'ai enfin compris ce qu’était la fleur de sel…

En juillet, sous l’effet d’un vent frais abaissant l'humidité de l'air ambiant, une cristallisation très fine apparaît en surface au bord des tables salantes. C'est la fleur de sel, d'une pureté exceptionnelle, parce que créée en surface du bassin.  Cet effleurement quasi magique, n’exige que 4 ou 5 cristaux sur un toast garni d’une fine tranche de foie gras, pour croquer sous la dent et livrer ses fines saveurs chargées d’oligo-éléments.  Le saunier la recueille délicatement, avec une pelle, et signe de son nom sa récolte.  Autrefois, il se la réservait, puisqu'il était, avec le propriétaire de l'exploitation, le seul à être exempté de la fameuse gabelle, ou taxe sur le sel.

Enfin, inutile de dire que cette visite m'a captivé.  Je la retiens somme un des moments forts de ces vacances.

Je ne peux pas en dire autant de la visite suivante, aux caves de Listel tout à côté.  L’humanité étonne toujours.  On s’imagine que tout est stéréotypé et pourtant !  Untel qui est laid comme un poux devient chef de parti.  Tel autre, qui chante comme on chie, bouleverse les cœurs.  Et un vin exécrable comme ce vin de sable, donne la plus grosse entreprise viticole d’Europe…

Des caves de Listel, je n'ai pas beaucoup de bien à en dire, sinon l’aspect impressionnant de l'ancien chai avec, sur 500 mètres de longueur, ses rangées face à face de foudres de Russie.  Ce sont d’immenses « barils » de chêne, haut comme deux hommes, qui ne servent plus aujourd’hui, la technique de fabrication s’étant perdue.  La salle sert maintenant pour les banquets.

Pour ce qui est des vins, ils sont minces, sans caractéristiques particulières, sans goût intéressant, et ils ne peuvent vieillir.  C’est un peu normal, les immenses étendues de vignes que l’on voit ont les pieds dans l'eau, car la nappe phréatique est à 1,5 m sous la surface sablonneuse.  Le raisin a trop d'eau pour pouvoir livrer une saveur quelconque.  De plus, on traite le vin comme si c’était du pétrole : on pompe le raisin, on achemine par tuyaux et sous pression d’une chambre à l'autre, on lui fait une manucure de type laboratoire, comme pour ce « Pink Flamant », dernier né de l’entreprise, qui est censé répondre au goût international…  Sans complexité, sans longueur, sans finesse, avec sa saveur préemballée, égalisée, sans caractère, ce liquide — car peut-on nommer cela du vin — est une véritable profession de foi à la plastique de la représentation de ce que serait le goût du vin.  Quelle futilité que le goût international !

Dans l'après-midi, Mariane est allée à la plage.  Moi, j'ai fait quelques courses, et découvert le coin.  Après, comme le lendemain, on avait prévu se rendre à Bandol, pour découvrir cette appellation provençale confidentielle, qui produit un vin à partir d’un raisin encore mal connu et apprécié : le mourvèdre, j’ai tenté de rejoindre l’office de tourisme de Bandol, mais on me laissait poireauter au bout de la ligne.  Avec une carte de 30 minutes sur le cellulaire, c'est un vide coûteux. Alors, j'ai téléphoné à Serge, et je lui ai demandé de tenter de leur arracher de l’information pour moi.  Il a obligeamment rejoint l’office de tourisme, puis la maison des vins de Bandol juste à côté.  Selon les informations qu’il avait recueillies, il était possible de se rendre chez les producteurs même et de visiter.  Moi, j’avais en tête de me rendre aux châteaux de Pibarnon et Pradeaux à tout le moins.  On projetait aussi de passer une nuit dans la région.  Un hôtel climatisé avec piscine à Bandol nous coûterait entre 120 et 200 €.  Gloup !  En tout cas, avec ces informations, c’était à nous de décider…

Vers 18h00, je me suis rendu au marché méditerranéen, en direction de l’Espiguette.  Mariane, qui avait passé deux heures à la plage — par cette chaleur, je ne sais pas comment elle a pu survivre… — voulait faire sa toilette, mettre de l’ordre dans ses choses, repasser du linge.  Moi, je piaffais d’impatience parce que je pensais que le magasin fermait à 19h00.  Et puis, elle semblait surtout avoir besoin de temps à elle.  Alors, j'ai fait de l’air.  Un vrai luxe par cette chaleur !  Si elle voulait vraiment voir, comme elle le prétendait, on n’aurait qu’à y retourner.  Ce magasin est une surface impressionnante où l’on commercialise tous les produits méditerranéens (jusqu’à des vins du Rhône Nord : d’excellents Hermitages et St-Joseph entre autres).  J'ai découvert un monde culinaire que je ne soupçonnais pas.  En attendant, j'ai trouvé du basilic qui m’a servi à faire un pesto pour les pâtes du souper.  Après les préparatifs pour le départ du lendemain, dodo à 10h45.

20 juillet

Aujourd’hui, c’est la journée peu logique.  On avait décidé, dès Montréal, que ce serait le seul endroit que nous voulions sans faute visiter, mais pour une raison plutôt fantaisiste étant donné le détour qu’elle nous obligerait à faire.  Bandol est un petit port méditerranéen, un peu à l’est de Marseille, qui donne son nom à une toute petite appellation vinicole, connue seulement des initiés.  Dire que j’en fais partie serait faux : j’ai bu quelques Bandol, j’en ai même en cave, sans plus.  Ce qui me fascine dans cette région, c’est le cépage qui la caractérise : le mourvèdre.  Il s'agit d’un raisin ingrat, à la peau épaisse et qui mûrit tardivement.  Rien pour en faire un surdoué des marchés internationaux quoi !  On en vinifie un rouge qui, dans ses premières années, a un goût d’endive, à mon avis, mais qui vieillit avec beaucoup de bonheur.  On retrouve des traces de la présence du Mourvèdre à Bandol depuis la nuit des temps. Cependant, l'origine du cépage reste incertaine.  Là-bas, on prétend qu’il a été introduit en Provence par les Phéniciens, avec la vigne, trois siècles avant Jésus-Christ.  En fait, je cherchais l’exotisme dans le mystère d’un raisin…

Nous avions planifié notre horaire : réveil à 6h00, départ à 7h00.  Or, à 6h55, on s'assoyait pour déjeuner.  Je ne sais pas trop ce qui nous a pris tout ce temps, sans doute avions-nous intégré cette sentence : chi va piano va sano.

Enfin, nous avons démarré à 8h00, avec l’intention de nous trouver un petit hôtel sur place et d’y dormir.  De Port-Camargue, direction Aigues-Mortes par la D979.  De Aigues-Mortes, direction Arles par la D58 puis la D570.  D’Arles, direction Salon, puis Aix-en-Provence par la A7 (E80) qui devient la A8 (mais E80 toujours…).  D’Aix-en-Provence, direction Aubagne, Toulon, par la A52 qui devient la A50 après Aubagne, et sortie à Les Lesques, jusqu’à Bandol.  Comme la route nous a pris beaucoup moins de temps que nous l’avions estimé, nous sommes sensiblement retombés dans les paramètres de notre horaire initial.

Mais ce n’est pas tout d’être arrivés et de tomber sur le panneau routier qui annonce Bandol, encore faut-il traverser la ville vers la mer.  Cela se fait pare-choc à pare-choc, en surveillant la masse fluide des badauds à l’heure du marché qui traversent sans avertissement ces rues à peine plus larges que les automobiles.  Toujours englués dans une circulation côte-d’azurienne typique, nez à cul, un peu anesthésiés, nous avons soudainement débouché sur la façade de mer.  À droite ou à gauche ?  C’est par où le kioske d’information ?  Vi-i-ite !!!  Ok !  À gauche.  Bien entendu, c’était à droite qu’il aurait fallu prendre…  Ah !  Les joies du tourisme !  À pas de tortue, on longeait le front de mer, avec la merveilleuse perspective de l'arrière de l'automobile devant nous, que nous avions le temps de contempler tout à loisir, étant donné que ça n’allait pas plus rapidement que dans le centre.  Je serrais les dents, et attendais le bon moment…  Soudain, j’ai deviné l’éclaircie, dans l'autre sens.  J’ai donné un coup d’accélérateur en tournant les roues à 90°.  L’automobile a bondi, et j’ai freiné aussitôt, pile face à la falaise, j’ai reculé en faisant craquer l'embrayage, et nous sommes repartis dans l'autre sens avant d'avoir bloqué qui que ce soit.  Tout un pilote !  Vite une F1 et le mur Québec !  J’ai roulé plein gaz sur environ 10 mètres… pour me retrouver encore à 5km/h dans ce corps indolent… jusqu’à ce que nous décidions d’utiliser le stationnement municipal qui longe les quais, et la croisette.

Nous avons fini par le trouver ce fameux office du tourisme pour n’y apprendre pas grand-chose en fin de compte.  Alors, nous nous sommes rendus à côté, à la maison des vins et là, on nous a donné une carte en soulignant les producteurs les plus cotés.  Je connaissais le Château de Pradeaux et le Château de Pibarnon, mais pas Ott ; qui, paraît-il est un producteur excellent.  Bon, nous commençons par lequel ?  Nous avons opté pour le Château de Pradeaux. 

Première constatation, la carte n’est pas des plus précise.  Nous nous sommes perdus et avons cherché pas mal.  Nous débouchons à Pradeaux à 12h20.  Tout est fermé jusqu’à 15h00, bien entendu.  Zut !  Inutile d’essayer un autre producteur, ce sera presque certainement la même chose partout.  Reste plus qu’à aller dîner (déjeuner…). 

Bien entendu, la dame de la maison du vin qui nous a conseillé à notre arrivée était originaire de l'arrière-pays, et nous a suggéré un petit village qui est…  loin de Pradeaux.  Moi, j’aurais arrêté au petit village à côté, à St-Cyr-sur-Mer, avec sa place ombragée et fraîche, mais la Mariane ne l’entendait pas ainsi.  Alors, on a roulé, roulé, c’était interminable, jusqu’à La Cardière d'Azur et, quand on a trouvé, on n’a pas trouvé… de place où stationner.  J’ai fini par taxer le stationnement d’un hôtel.  Le prix à payer était une montée abrupte en plein soleil.  Grrr…  Nous avons marché jusqu’à un resto avec une terrasse à l’ombre, et avons commandé de la pizza.  Quelle ballade gastronomique !  Mieux !  On avait à peine entamé les olives que ma boss a décrété qu’on serait mieux à la clim, à l’intérieur.  J’ai laissé mes croûtes en l’honneur de ma place ombragée, et couru derrière ma maîtresse.  Ouaf !  Ouaf !

Après s’être rassasié et que l’énergie nous soit revenue, j'ai téléphoné à Pibarnon.  On m’a dit qu’il était possible de visiter à partir de 14h00.  Il était 13h50.  Parfait !  Nous commencerions par Pibarnon.  Bien entendu, ce n'était pas à côté !  Et ce pas à côté, c'était au milieu de nulle part : au sommet d'un massif, dont l'accès se fait par une étroite route de terre où ne passe qu'une seule auto à la fois.  Et, petit clin d’oeil du hasard, on a rencontré !  J'ai beau être habitué à rouler en France…  Alors, forcément, je me suis tassé dans la garrigue pour, premièrement, céder le passage à l'autre, deuxièmement, être certain d’égratigner la peinture des portes.  Tant pis, encore quelques kilomètres de lacets (je suis généreux, je devrais dire de fil à coudre de route…), bordés de terre, d’arbustes rachitiques s'accrochant à la pierre et à la poussière, de collines écrasés de soleil, et nous avons débouché sur… l’infini !  Une superbe esplanade, qui dominait l’horizon avec les villages de La Cadière et Le Castellet. Nous étions sur la colline du télégraphe, où se trouvait l'ancien télégraphe optique qui reliait Toulon à Paris. Ce qui m’a frappé surtout, c’est ce cirque de pierres et de vigne, formé de restanques abruptes plongeant vers le fond — (restanque : francisation du provençal restanco désignant un mur de retenue en pierres sèches permettant de créer une terrasse de culture).  Les vignes, ainsi abritées du moindre souffle de vent dans cette espèce de cratère en forme d'arène, se chauffaient la couenne tout à loisir sous ce soleil implacable. 

 

Bizarrement, nous n'avons pas pris de photos : en voici quelques unes empruntées à Pibarnon et à la maison des vins de Bandol.

http://www.pibarnon.com/pages/page03.php

http://www.maisondesvins-bandol.com/domaine.php?id=15

 

Ici, parler de la visite à Pibarnon pourrait occuper un bouquin.  Nous avons été reçus par l'œnologue du château qui nous a laissé aux bons soins de l'œnologue à la pige, Sandra Duboscqu. Elle travaille de par le monde, afin de participer à l’élaboration de cette boisson des Dieux.  Elle a travaillé en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis et, comme maintenant, en France.  Elle bossait à Pibarnon jusqu’en septembre.  Drôle de coïncidence, elle avait étudié à l'Université de Montréal, en biologie, quelques années auparavant.  Nous avons tout de suite « cliqués ».  Ce fut passionnant.  Si ce n'avait été que pour ce deux heures magiques en sa compagnie, ce voyage à Bandol valait tout le mal qu'on s'est donné pour arriver à Pibarnon.  Pour moi, humble non connaisseur de Bandol, Pibarnon avait toujours été mon vin phare sans que je sache trop pourquoi ; maintenant, je sais. 

Ce vin, dans le rouge, comportant 90 à 95% de mourvèdre, et de 5 à 10% de grenache selon les années, est élevé en foudres de préférence aux fûts (Le foudre est un immense baril — d’une contenance de 1 000 à 1 500 litres et plus — et a souvent une forme ovoïde ; le fût, quant à lui, contient environ 200 litres) ; et y passera tout au plus 18 mois. De cette manière, le vin a moins de bois, et le fruit, toute la place.  C’est pour la même raison que l’on utilise très peu le bois neuf.  En fait, on évite toute pratique qui assouplirait le vin.  À Pibarnon, on est des purs, on veut que le vin vieillisse dans sa bouteille.  Et le vin est à l'avenant : cassis, fruits rouges, cerises, anis, cuir, poivre, virilité, puissance, masse, mais finesse et, étonnamment, sans sacrifier à une certaine légèreté qui le rend gouleyant.  Son potentiel de vieillissement est important : 20 ans et plus.

Nous avons dégusté le château de Pibarnon 2002, qui est fin, plus léger que d’habitude (ce qui ne l’empêche pas d'avoir un corps très correct), avec des saveurs de fruits rouges, d’endives, de sarriette.

Le 2003 est corpulent, mais ne perd aucunement sa finesse, il est très complexe et long.  Parfums de mûres, de cuir, d’épices, il goûte les cerises légèrement confites, et est très animal.  Voici un surdoué qui vivra vieux…

Le 2004 est un pur bonheur, la quintessence du Pibarnon.  Ç’a été une année exceptionnelle : elle se savoure les yeux fermés, comme si on priait.  D’ailleurs, inutile d’essayer d’en avoir, la production est vendue au complet en primeur…  Ce vin, aux odeurs caractéristiques de cuir, d'anis de Provence, est d’un équilibre admirable.  Tapis de fruits, velours d'amertume fine, relevé au confit de poivre et d’épices, on se damnerait pour ce vin.

Puis, nous avons dégusté le 2005 tiré du foudre.  Il est dommage qu'à ce moment des gens soient arrivés, notre hôtesse a dû se partager, puis nous avons perdu le fil, ce dont je me souviens, c’est de sa fraîcheur et de son fruit (le vin, pas l’hôtesse, bien sûr…).

La maison produit aussi un petit vin, dont je ne me souviens plus du tout du nom, à partir de vignes jeunes, et en employant plus de grenache.  Un très bon vin, mais au goût trop commun que l’on retrouve dans cette large famille des vins du sud faits de grenache, mourvèdre, cinseault, syrah, et qui ressemble aux Cairanne, Gigondas, Pic-Saint-Loup, Côtes-du-Rhône et autres.  C’est bon, mais on est loin des saveurs uniques du vin principal.

Il y a le rosé de Pibarnon aussi, à 50% de mourvèdre et 50% de Cinsault, qui est un rosé de pressurage : on presse le vin et on garde immédiatement le jus.  L’autre manière de faire le rosé est la technique du rosé de saignée, où on laisse tremper 24 heures le jus du raisin pressé avec les peaux avant de tirer (à partir du petit robinet au bas de la cuve) une partie du jus.  Cela donne des rosés nettement plus colorés, tandis que le Pibarnon est couleur saumon.  Cette couleur pâle ne l’empêche pas de pouvoir tenir tête à bien des mets et d’être tout autant un vin à prendre à table qu’un vin d’apéritif.  Enfin, pour moi, le Pibarnon rosé est un vin pour ces soupers des journées chaudes d’été, — mon rosé préféré, est-ce utile de le dire — qui accompagne des plats fins. 

Pibarnon produit un blanc aussi (45% clairette, 30% bourboulenc et 25% de divers cépages locaux un peu inusités), dont je garde peu de souvenir.  C’est un peu normal, j’étais venu goûter le rouge.

Que dire encore de Pibarnon ?  Au début, le domaine original, datant de 1941, ne comportait que 3 ha de vignes.  Il appartenait à un piémontais un peu maniaque, qui y produisait déjà des vins exceptionnels.  Quand les propriétaires actuels ont pris possession des lieux (1971), il n’y avait qu’une ruine, et c'est la dame (Catherine de Saint-Victor, épouse du compte de Saint-Victor…) qui a travaillé à en faire une grande demeure en pierre.  Pierres qu’elle est allée récupérer un peu partout, de constructions écroulées.  Mais le plus important, c’est que ce vignoble est planté sur un sol unique même pour la région de Bandol (sol triasique et sous-sol composé de marnes bleues du santonien — au cas où cela vous intéresserait…).  On pourrait comparer cette formation géologique particulière aux cas que l’on retrouve en Bourgogne ; par exemple, les parcelles de sol différentes qui font que l’on passe de l’appellation Chambertin à celle de Vougeot, même s’ils elles se côtoient sur une carte géographique.  De la même manière, Pibarnon pourrait sans doute prétendre avoir lui aussi une appellation à part. 

Années après années, les prix s'accumulaient, et c’est le célèbre oenologue Peyroux qui a exhorté les propriétaires à agrandir leur plantation.  Aujourd’hui, Pibarnon exploite 50 ha « répartis en une multitude de restanques. Elles coiffent la colline sur toutes les expositions, et les plus lointaines sont à 1 ou 2 kilomètres. Eric de Saint Victor a rejoint la propriété, il y a une dizaine d'années. C'est lui qui s'en occupe maintenant à part entière, aidé par une équipe jeune, motivée et compétente. » (http://www.pibarnon.com/)  Ce sera la taille maximale de la propriété, Pibarnon ne veut pas s’étendre plus.

Quand nous avons quitté, nous étions transportés.

J’ai acheté 2 Pibarnon 1990, un rosé et un 2004.  Voyager légèrement oblige à des sacrifices déchirants…

Après, nous avons tourné et tourné encore pour trouver un producteur nommé Tempier.  Une fois sur place, la dame qui nous a reçu ne pouvait nous faire goûter ses meilleurs vins, le caviste était parti.  Elle n’a pas pu nous sortir une vieille bouteille — car c’était toujours mon objectif de me ramener à Montréal 4 ou 5 très vieux et très grands vins.  Alors, nous avons quitté sans rien acheter.

Là, au frais de la clim de l’auto, j’ai proposé à Mariane que l’on retourne à Port-Camargue le soir même, idée qui a semblé lui plaire.

Alors, nous avons convenu d'aller visiter Pradeaux, puis de quitter.

J’avais des préjugés à l’encontre de Pradeaux.  Pourtant, j’avais laissé vieillir quelques bouteilles en cave qui s’étaient montrées très bonnes.  Allez savoir pourquoi on adhère à certaines idées préconçues parfois…  Pradeaux serait le plus traditionnel des vignerons de Bandol.  C’est un peu compréhensible, il appartient depuis 1752 à la famille Portalis.  Un coup de jouvence a été donné en 1940, quand la comtesse Portalis est venu s’y réfugier au moment de la guerre.  Avant, l'exploitation de la vigne et des oliviers était conduite par un régisseur et deux métayers.  Pradeaux est un peu l’opposé de Pibarnon, d'abord de par sa situation — sur la commune de Saint-Cyr-sur-mer, dans une zone perpétuellement exposée aux brises marines qui lui permettent d’éviter d'indésirables maladies.  Ensuite, de par le sol — terrains argilo-calcaires : terre rouge et roches à fleur de terre.  Enfin, de par son élevage, qui met l'accent sur le mûrissement du vin dans des foudres de chêne durant 36 mois en gardant toute la grappe du raisin ; Pibarnon, pour sa part, travaille comme en Bourgogne, par pigeage quotidien, cette technique qui vient du Moyen-Âge, qui consiste à casser et à noyer le chapeau formé des particules solides en surface du vin. .

(pour voir une petite vidéo sur le pigeage, rendez-vous sur le site de Beaucastel —http://www.perrin-et-fils.com/francais/2006/09/le_pigeage_des_.html )

Je croyais que Pradeaux ne contenait que 60% de mourvèdre, c'est vrai, mais pour le rosé ; le rouge, pour sa part, contient 95% de mourvèdre, et certaines années 100%, avant que le décret de l’appellation Bandol, n’oblige à assembler minimalement 60% de mourvèdre avec du grenache, du cinseault, ou les deux.  Pradeaux a produit certaines années à 100% mourvèdre (les 1988 et 1990 par exemple).

À Pradeaux, on ne fait pas de petit vin, ou de cuvée spéciales : tout va au seul Château de Pradeaux, ceci toujours dans un esprit traditionnel de mariage des lieux de culture des vignes.

Les vins y sont ronds, goûtant le camphre, la réglisse très noire, le goudron, la menthe et les fruits confits.  Les 2001 tire à 14,6°!!!  C’est une bombe d'alcool, un peu brûlant.  Le 2002, par contre, est d’une belle souplesse, et se boit comme le grand vin qu’il est.  On produit aussi un rosé savoureux, plus foncé et plus gras que le Pibarnon.

J'ai voulu acheter un vieux Pradeaux, il n’y en avait pas.  Rien avant 1998.  Il en restait mais, en fûts, que le proprio se gardait pour ses repas de famille et pour vérifier l’évolution.  À force d’insister et de flatter, j’ai su qu’il en restait quelques bouteilles que ce dernier a finit par accepter de nous partager, mais le lendemain seulement, car elles n’étaient pas étiquetées.  Comme nous avions décidé de quitter le soir même, nous sommes repartis avec notre petit bonheur et un seul petit rosé.  J’aurais tout de même dû prendre un rouge, mais avec cette chaleur…  Quand boirai-je du rouge ?  Et pas question de ramener une bouteille si jeune au Québec.

Bon, allez, zou !  Deux heures après, nous étions de retour.  Après quatre heures d'autoroute et quatre autres de viraillage dans l'arrière-pays de Bandol, nous étions complètement gaga.  Sur la plage, on s’est trouvé un resto pour touristes pas trop critiques, et on a mangé un moules-frites pas trop fameux.

De retour, nous avons vite passé au rituel de la lecture avant le dodo : j’ai placé le minuscule ventilo au pied du lit, sur une chaise, j'ai ajusté l’étendue du balayage et la hauteur du vent, ensuite est venue la séquence du brossage de dents, du rangement des shorts sur des chaises pour les faire sécher, toutes sortes de gestes exécutés dans un environnement qui n’est pas familier : chaque action s’en trouvait alourdie parce qu’elle devait être pensée, analysée, (par exemple, que faire avec mon short au moment de la douche, il n’y avait pas de crochet, ni aucun endroit pour le déposer) ; nous n’avions pas encore développé ces  automatismes qui rendent une routine efficace, chacun des gestes s’enchaînant à l'autre sans réfléchir.  On s'est allongés enfin.  Ouf ?  Certainement pas !  Je me lève.  J'ai oublié ma petite lampe de poche.  Les rideaux du salon sont-ils fermés ?  Relève encore.   Oups ! Mon livre est resté dans le salon.  Et lève à nouveau.  On est collés et en lavette juste à bouger pour préparer le coucher.  Putain qu’il fait chaud !  Alors, je réalise que j'ai oublié  ma montre que je plaçais sur le petit banc à aquarelle qui me servait de table de nuit dans le salon.  Alors, je me suis levé en grommelant : « Lève, pis oublie, lève, pis oublie ! »

Voilà ma Mariane qui s’esclaffe.  Sans prendre la peine de souffler, elle passe rapidement au rire sonore, venu du fond du cœur.  Quoi, quoi, quoi ?  Qu’est-ce que j'ai dit ?  Elle riait à gorge déployée.  Comme si j'avais énoncé la fatalité la plus désopilante de notre voyage.  Et elle ne s'arrêtait plus ! Tordue de rire qu’elle était, prise d’une hilarité incontrôlable.  Et contagieuse.  Alors, je me suis vite retrouvé à me marrer avec elle.  Je suais comme un porc, et j’étais mort de rire.  On s’est bidonné à s’en tenir les côtes.  C’était pissant.  Il avait suffit de quelques paroles dérisoires et chargées d’un sens que nous aurions été bien en peine d’expliquer : lève-pis-oublie-lève-pis-oublie, pour nous déclencher.  Rien que d’y penser, on plongeait à nouveau. On s’en est payé toute une tranche.  Toute la tension du voyage y a passé.  Encore aujourd’hui, un an après, à chaque fois que le modèle lève-pis-oublie nous rattrape, le fou rire nous reprend.

Cet intermède qui n’en finissait plus, nous a projetés hors du temps ; on s’est essayé à lire à nouveau.  Peine perdue, on pouffait encore et encore.  Jusqu’à ce qu’on se résigne à tout fermer, épuisés.  Alors j’ai demandé à voix haute si la porte était barrée…  Évidemment pas !  Le rire a repris.  Oublie, pis lève ; j’ai barré la porte qui donnait sur le corridor, et suis revenu au lit dans le noir, sans me faire d’illusions : ce serait jusqu’au rappel du prochain geste oublié.

21 juillet

 Mariane voulait qu’on parte pour les Saintes-Maries-de-la-mer à 7h30 afin de profiter d’une croisière touristique.  Or, ce matin, je « pompe l’huile », et à 50 berges dépassées, je laisse les exploits aux autres.  Nous avons démarré vers 10h00.  Il était bien tard : il fut donc décidé que nous nous rendrions aux Saintes-Maries, mais de remettre la croisière à un autre jour.

La Camargue est une immense plaine formée des alluvions du delta du Rhône qui, au cours des siècles, a changé plusieurs fois de lit.  Elle est traversée par deux canaux endigués, le Grand et le Petit Rhône qui délimitent à peu près un parc naturel de 845 km2, occupé principalement par des étangs et des marécages, où ne poussent que des joncs et des pins rabougris, où vivent les oiseaux migrateurs, et où paissent les troupeaux gardés par les hommes.  Aller aux Saintes-Maries-de-la-mer, c’est un voyage dans un autre monde ; cette croisière devait nous plonger en son cœur, inaccessible aux routes et à la marche, sauf pour les initiés. 

On a trouvé le stationnement public, il était 11h30.  Nous avons marché dans la ville, pour découvrir qu’il n’y a rien sauf les services de premières nécessités et les boutiques de souvenir.  Alors, nous nous sommes tournés vers la plage, refuge éternel contre l’ennui par l’ennui. 

Saintes-Maries-de-la-mer vue de la plage

Vers 14h00, nous avons trouvé un resto climatisé : j’ai commandé un carpaccio de taureau et Mariane a choisi des moules à la crème au citron.  Dans les deux cas, c’était délicieux.

Les Saintes-Maries-de-la-mer sont fascinantes principalement à cause de ce grand rassemblement des Gitans qui s’y tient à toutes les années. 

Les Gitans ne représentent qu’un seul groupe des populations d'origine tsigane, le plus nombreux, et celui qui est le plus implanté aux Saintes-Maries-de-la-mer. L'Espagne fut longtemps leur pays de prédilection.  Les femmes sont brunes, les hommes ont le teint basané, et la culture populaire est axée autour de la tauromachie, des troupeaux et des chevaux.  Les gitans ont depuis des temps immémoriaux été attachés à cette lande sans frontières, sans enclos, où les limites de la propriété individuelle sont à peine perceptibles ; il y a de la place pour tout le monde, et cela devient une étape possible pour les gens du voyage.  À toutes les années, ils convergent en Camargue pour un pèlerinage dédié à leur patronne, Sara.

http://www.saintesmaries.com/

Selon la tradition, Marie-Jacobé, la sœur de la Vierge Marie, et Marie-Salomé, toutes deux proches de Jésus, auraient été chassées de Judée par les persécutions.  Elles auraient débarqué en Camargue, accompagnées de Lazare, Marthe, Marie Madeleine, Maximin... et Sara, leur servante à la peau noire, d’origine Égyptienne. Elles ont évangélisé les gens du pays, les Romains, et les Gitans qui déjà étaient présents dans la région, et qui auraient trouvé en la personne de Sara, leur chef de tribu...

Une autre légende veut plutôt que « Sara campait avec sa tribu dans une forêt de pins parasols, à l'endroit où s'élève aujourd'hui Aigues-Mortes. Avertie miraculeusement, elle courut vers la mer et, s'étant dévêtue, elle étendit sur les vagues sa robe qui la porta vers les saintes. Baptisée de leurs mains, elle les conduisit au temple païen où affluaient les grands pèlerinages de sa race. » ( http://www.camargue.fr/pages/histosmm.html )

Les deux Maries

(http://membres.lycos.fr/sabb88/
14-france/sab-56.html)

La crypte de Sara

(http://membres.lycos.fr/sabb88/
14-france/sab-56.html)

Sara vêtue par les gitans

http://www.saintesmaries.com

Ce qui est certain, c’est qu’au XIVe siècle, le pèlerinage était déjà très populaire.

Le roi René aurait donné une tout autre ampleur à la chose après 1448, quand il fit entreprendre des fouilles et que, sous l'autel de l'église, on découvrit les reliques des saintes femmes. Elles furent mises dans des châsses richement ornées et transportées dans la chapelle haute. C'est lui aussi qui fit creuser la crypte où les Gitans étaient autorisés à vénérer Sara, leur patronne.

Malgré cela, les Gitans ont toujours été tenus à l’écart des célébrations, ils ne pouvaient entrer dans l'église des Saintes et adorer Sara que par une porte dérobée.

Leur reconnaissance, ils la doivent à Folco De Baroncelli : un marquis italien né à Aix en 1869, qui a aimé la Provence, et surtout, la Camargue d’un amour total ; il y a vécu, est devenu manadier (éleveur de taureau) et a partagé la vie difficile des gardians (conducteurs de manade — troupeau de taureaux),  Il a travaillé à faire reconnaître la Camargue, à faire reconnaître sa culture caractéristique et à sauver tous ses artefacts et éléments de sa culture. 

Dans les villages, des attroupements de valets de ferme se formaient sur leur passage pour tenter de perturber la bonne marche du troupeau. Les gardians devaient affronter ceux qui se faisaient fort de démanteler la troupe de cavaliers et de faire échapper au moins un taureau.

Les gardians lançaient alors leur monture et la manade au galop pour leur échapper. D'où l'origine du mot abrivado* (abriva: accélérer, lancer, précipiter).

http://www.vauvert.com/abrivado2index.htm

C'est lui qui obtint pour les gitans, en 1935, le droit d’honorer publiquement leur patronne, Sara (Sara-la-Kali, dite aussi Sara la noire, ou la brune Sara), culte qui fut finalement reconnu par l’Église. C’est le 24 mai 1935 que se déroulera la première bénédiction à la mer de la patronne gitane. L'engouement des gitans sera alors immense, et ils seront de plus en plus nombreux à se retrouver autour de Sara, à l'habiller de vêtements colorés, de bijoux, et à manifester leur grande ferveur. 

C'est fascinant tout de même cette longue marche de plus de deux millénaires vers le droit à la dignité.

Nous sommes revenus vers les 16h00 et nous avons fait une pointe vers la Maison méditerranéenne pour nous choisir une souper.  Nous avons opté en entrée pour une brandade de morue (émulsion de blanc d’œuf avec de la morue) ; ça se mange tartiné sur « un petit toast », comme nous a dit la dame au magasin ; nous avons aussi pris des escargots confits à l’huile d’olive et, comme mets principal, deux gros confits d’oie accompagnés de pommes de terre.  Tout cela, bien sûr, serait  arrosé d’un château de Pibarnon rosé.

Quel repas !  Mais quelle vaisselle aussi !  Dans ce petit recoin qu’est la cuisinette, où il n’y a pas d'air, chaque assiette en surplus se gagne à sueur de son front, au sens littéral du terme.  D'ailleurs, la « vaisselière » a droit au super ventilo puissance turbo tourné vers elle quand elle se sacrifie pour l’hygiène commune.

Non mais !  On se demande à quoi ils pensent ces Français !  Ils sont capables de construire des réseaux routiers formidables, d'avoir des visions architecturales qui nous jettent en bas de notre chaise, mais ils sont incapables de prendre soin de leur quotidien : cuisinette qui confine à ne pouvoir que réchauffer des machins ; prises de courant simples et rares ; toilette qui concourent à développer la claustrophobie ; si l’on est assis, on est incapable de même lever les coudes pour remonter son pantalon, si on est debout, le siège de toilette retombe et perturbe le jet du pisseur, si on veut y faire une cure d'amincissement, le réservoir d'eau chaude mal isolé la transforme en véritable étuve ; salle d’eau sans tablette, sans crochet, sans douche qui mérite d’en porter le nom, sans hotte ; séchoir à linge juste assez grand pour y placer 4 mouchoirs et si je cherchais, je trouverais 100 autres cas où la maison française, pour belle qu’elle soit, apparaît aberrante à mes yeux de nord-américain.

22 juillet

Ce matin, départ vers 9h00 pour Montpellier.  L’idée était de visiter le quartier Antigone, et de trouver un luthier de guitares manouches (gitanes).

Après avoir perdu notre chemin dans Montpellier quelques fois, nous avons stationné place de la Comédie.  Nous nous sommes dirigés vers Antigone.  Pour cela, il nous fallait traverser les Galeries Lafayette qui, du côté d'où nous arrivions, en représentent un peu l'entrée.  Nous avons pris quelques minutes pour constater qu’elles ressemblent à un grand magasin à rayon pas plus attirant qu’il ne faut, ce qui nous a évité de dévier de notre objectif.

Antigone, pour sa part, est un quartier complet, construit en un même ensemble intégré de résidences, de lieux de conférences et de commerces, et conçu par un seul architecte.  L’ensemble du complexe présente des murs extérieurs dans les tons ocre, et les lignes architecturales s’inspirent du style classique.  Les immeubles se font face et, au centre, une large allée ombragée par des arbres encore jeunes favorise les utilisations multiples et ouvertes.  En la suivant sur toute sa longueur, on débouche sur des places diverses : Le Polygone, Le Nombre d'or, Thessalie, la place de l'Europe

dont le rond point du Nombre d’or, où une chorégraphie de jets d’eau qui sortent du sol à la verticale rafraîchissent le sens du terme fontaine.

Tout au bout, on trouve l’immense place de l’Europe, qui impose le respect par la révérence de son large demi-cercle devant le Lez, fleuve côtier qui traverse Montpellier, et par l’Hôtel de région qui lui fait face de l'autre côté du cours d'eau, qui est une haute bâtisse de verre en forme d'arc de triomphe. 

Antigone vue des airs

http://www.socgeo.org/aeugeo/pu6-b.dezert.htm

Place du millénaire

http://www.beziers.fr/montpellier/
galerie_photos.htm

Fontaine du Nombre d'Or

http://picasaweb.google.com/
pierre.decaen/Vacances_2007

Rond point du Nombre d'Or

 http://www.montpellier-herault.com/quartier-antigone.html

Allée centrale 

http://www.montpellier-photos.com/montpellier-antigone.htm

Architecture

http://www.montpellier-photos.com/montpellier-antigone.htm

Esplanade de l'Europe

 http://www.montpellier-herault.com/quartier-antigone.html

Hôtel de région

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pierre.decaen/Vacances_2007

Me retrouver devant de tels projets, visionnaires, engagés, gigantesques, me fait me rappeler mon petit Québec, où toute estimation d’un projet se fait à l'aune du plus petit commun dénominateur, c’est-à-dire l’imparable — pour les sans culture que nous sommes —  combien ça coûte ?

Je ne croirais jamais devoir avouer que je m’ennuie de Jean Drapeau, célèbre maire de Montréal, que j'ai tant haï à l’époque où il sévissait.  Je dois admettre qu’il avait de l’envergure et qu’il a été un des seuls qui était porté par une vision pour sa ville.  Ce n’est pas comme nos esprits obtus et comptables actuels qui étouffent Montréal, et la laissent dépérir. 

Hé !  Ce n’est pas chez nous qu’on donnerait un tel contrat à Ricard Bonfill, en acceptant qu’on a là affaire à un artiste imprégné de principes architecturaux.  Un quoi ?  Un architecte postmoderne ?  Kossé-ça ?  Qui s’inspire des modèles antiques ?  Mais c’est rien que des vieilles zaffaires ça !  Pis…  y cherche l’équilibre entre le social et la beauté, entre les formes et la pensée !  De quessé ?  Du moment que ça fait la job !  Ça peut ben être une boîte carrée avec juste kek belles décorâtions !  Entéka, moi, les zintellos qui nous varlopent des belles zidées comme la mixité des fonctions, la référence à l’échelle humaine, la qualité et l’esthétique des espaces publics, je trouve que ça fait juste coûter cher : pas question d’engager ces importés !

Pas question de bâtir pour la durée, pas question d'asseoir son identité sur une fierté architecturale, pas question d'avoir de vision, le Québec doit être le grand vide des cennes économisées. 

Quand je vois de telles œuvres, je ne peux pas ne pas ressentir que je viens d’un bien petit…  je n'arrive même pas à dire pays.  Dieu qu’on est loin des Montpellier et Barcelone de ce monde !...

Après, nous avons marché dans les vieux quartiers pour trouver le luthier, qui était évidemment fermé en juillet.  Il faisait une de ces chaleur humide !...  j’avais la tête qui dégoulinait.  Mariane a décrété qu’il fallait un resto climatisé de préférence à tout bistro aux allures inspirantes, mais infernalement chaud.  Et nous avons fort bien mangé !

J’ai pris un tartare de saumon en entrée, Mariane a pris un fromage blanc à la provençale, puis elle a choisi une darne de saumon accompagnée de tagliatelles, tandis que moi, j'ai encore opté pour du taureau, en steak cette fois.  J’avais le choix de la sauce, et j'ai, de manière peu avisée, choisi une sauce au poivre vert : le taureau est une viande au goût délicat, une sauce à l’échalote aurait été préférable.  au moins, au sortir de cette équipée culinaire en Camargue, je connaîtrai la saveur du taureau.

Nous sommes revenus vers 14h30.  Mariane est partie à la plage, tandis que je me suis offert une sieste de une heure et quart.  Ouf !  J’en avais besoin ! 

Puis, ce soir : rien.  J'écris, Mariane repasse, on soupe avec des restants de nouilles.  La petite vie ordinaire quoi !  Celle qui prend toute son importance par ses moments anodins qui apaisent l’âme.  La sœur de René qui nous a loué l’appartement nous a téléphoné pour convenir de la remise des clés.  Demain, on doit se lever tôt : on va la faire, c’te croisière camarguaise. 

23 juillet 

Comme prévu, nous sommes embarqués à bord du Tiki III, navire propulsé par une grande roue à aubes placée à l'arrière.  Construit en 1962 par Edmond Aupy, son rôle est de permettre aux visiteurs de naviguer au coeur des marais sauvages de la Camargue, environnement préservé et uniquement accessible par l'eau.

http://www.tiki3.fr/

Et nous voilà lancés à l’aventure sur le petit Rhône ! 

À droite, une Aiguillette commune — clic, clic, clic — .  On your right…  — reclic — …  un héron gris, le plus gros héron de France — clic, clic et clic —  Ah !  La prévisibilité de l'activité du touriste captif ! 

Un moment magique est prévu l’arrêt à mi-parcours, à proximité des vastes terres d'un manadier.  Selon les guides, nous sommes censés y « découvrir » le travail des gardians. Le navire s'approche du bord, au moment où, par hasard, apparaît un petit troupeau de taureaux et chevaux camarguais, menés par une belle Gardian, Juliette, sur son cheval. 

Costume élégant de cavalière, à l’espagnole, pique traditionnelle pour piquer le taureau récalcitrant, elle pose fièrement sur son cheval pour la multitude de clics qui s’enfermeront sur une anonyme CD de photos de voyage. 

Elle envoie de multiples saluts de la main à ces aventuriers cyclopiques, bien à l’abri dans le bateau dont on ne débarque pas.  Toute une découverte du travail des gardians !...  Tout de même, n’importe quel homme normalement constitué a dû penser dans le secret de son coeur qu’il serait sans doute fort agréable de se laisser « gardianner » et dompter par la belle Juliette…

Au retour, petit marché, puis dîner aux légumes, jambon et œufs cuits durs, avec un peu de vin rouge coupé d’eau.  La chaleur a raison de mon côté pur et dur d'amateur de vin.  Après la sieste, c'est la plage.  Pas croyable, cette Méditerranée ! On dirait la piscine à mon chum Pierre-Yves : 32°C au moins…

Ce soir, ce sera bagages et préparatifs pour le départ de demain. 

Pour souper, on a fini nos restes. Entre autres, dégustation composée d’un fond de Pibarnon rosé et d’un fond de Pradeaux rosé.

Au nez, le Pibarnon est décevant, peu d'effluves, tandis que la Pradeaux sent l’alcool et un peu le bois ; néanmoins, en bouche, la finesse du Pibarnon, sa longueur, sa complexité l’emportent haut la main sur le Pradeaux, qui semble lourd, tombe en milieu de bouche et laisse des saveur amères et goudronnées.  Il nous restait aussi un peu de  Tavel, appellation rhodanienne méridionale fameuse, qui est tout en fruits, joyeux, facile d'accès : un véritable vin d’été.

J’ai téléphoné à Serge vers 17h00 pour lui donner des nouvelles.  Ses amis de Toulouse venaient tout juste de partir.  Tout semble bien aller, l'auberge espagnole fonctionne à raison de quelques jours de repos entre chaque visite.

J’ai laissé le message à Laurence de nous téléphoner, ce qu’il a fait vers 21h00.  Il est très heureux de sa vie indépendante ; il gère la maison, reçoit, s’occupe de la propreté et de la gestion de l’ensemble.  Je sens que cela lui fera un choc à notre retour, il a vite pris possession des lieux.  J’en ai parlé à Mariane ; maîtresse de maison comme elle l’est, elle m’a répondu par une moue dubitative qui en disait long.  Des heurts sont à prévoir…  Il me semble évident aussi que je dois terminer le sous-sol pour lui laisser de l’espace…  cette idée aussi ne semble pas la brancher.

Il m’a raconté qu’il a passé l’après-midi à s’occuper d'activités syndicales ; 8 avertissements à des employés, pour lesquels il devait être présent et signer !...  Ça me semble beaucoup !  Enfin, il essaie d'aider.  Il voudrait obtenir de l'aide pour une femme dont le fils s’est suicidé et qui ne balance plus sa caisse depuis ce temps.  Il est pas mal bon, je trouve.  Très responsable.  Je suis très fier de lui.

Mariane lui a raconté qu’elle se fait bronzer seins nus et que, cet après-midi, alors qu’elle était sous la douche avec un homme, et qu’ils discutaient combien la mer était chaude, celui-ci lui a dit qu'elle était à 30°…  Elle n’a pas pu se rendre plus loin.  « Quoi ! l’a-t-il interrompue de son “quoi” habituel, tu prenais ta douche avec une homme !? »  Bien entendu, il s’agissait de douches de plage, extérieures, ouvertes, à 4 faisceaux par douche, qui servent à se débarrasser du plus gros du sel et du sable.   Bien entendu…

Il est bien agréable de lui parler, de le savoir bien et d’être rassuré sur la marche des événements durant notre absence.