Nouvelles littéraires / Prières : Sacrilège

Prière : sacrilège

Sacrilège : aquarelle pour Prières« Mon Dieu, je viens vous conjurer de m'aider. Je suis à bout. Je n'ai plus de forces. La vie est trop lourde à porter. Le monde est trop méchant ; la réalité, trop implacable. Je n'en puis plus de toute cette bêtise, de toutes ces haines et de toute cette détresse. Pourquoi suis-je né ici, maintenant ? L'horizon est bouché, le ciel m'écrase, la Terre pourrit. Je n'ai rien après quoi m'accrocher, sinon Vous. Je suis au seuil d'abdiquer ma vie. M'entendrez-vous ? Je n'en puis plus, mon Dieu. J'aurais tant besoin d'un signe, d'un tout petit signe, de quelque chose qui me permette de ne pas douter que vous existiez, de ne pas douter que toute cette vie merdique a un sens. Je sais que la foi transporte les montagnes, que le doute n'est pas permis. Mais je ne suis qu'humain, mon Dieu. Si faible, si imparfait. Juste un petit signe. J'ai tellement mal à l'âme... »

Il tendit l'oreille. Le silence rebondit dans l'écho de la vaste église en pierre.

Il leva les yeux vers le crucifix. Le Christ l'ignorait dans sa souffrance figée.

Il en serait quitte pour puiser au fond de lui-même. Comme on lui avait enseigné que cela devait être. Il sortit dans l'allée, fit sa génuflexion puis, tournant le dos à l'autel, il enfila l'allée centrale vers la sortie.

Dehors, le ciel était triste à pleurer. Dans quelques minutes, l'église allait se remplir du cortège accompagnant les trois nouvelles victimes d'une guerre civile qui n'en finirait jamais.

Un peu plus loin, dans une ruelle, des enfants se tuaient, chacun criant à l'autre qu'il avait tiré le premier.

Toute cette crasse. Ces clochards. Ces visages au regard affolé. Ces traits tirés. Que faisait-il sur cette Terre ? Que faisait-il dans ce champ de ronces au milieu de cette ville bombardée par la haine et la misère ?

Soudain, la lumière s'éteignit dans son regard. Sans qu'il l'ait voulu, la ranoeur, la révolte, le désespoir le submergèrent. La mâchoire contractée, il leva le regard et le poing au ciel. Ne contenant plus sa colère, il ramassa une pierre, et se tourna vers ce qu'il avait toujours perçu comme la résidence de son Dieu. Il la lança de toutes ses forces en sifflant entre ses dents une injure sacrilège.

Le cailloux s'élança furieusement, faisant vrombir l'air. Il monta —assez haut — atteignit le sommet de sa course, puis revint en accélérant vers le sol qu'il percuta dans un « ploc !» absurde. Et puis... rien. Dans la rue d'à-côté, une automobile pétarada poussivement jusqu'à disparaître après le coin. Les enfants criaient toujours. Les édifices, avec leurs prunelles carrées, restèrent impassibles. Il ne se passa rien. Il ne se passerait rien. La liberté souffreteuse de l'homme restait absolue. Telle serait la réponse de Dieu.

Claude Belcourt
mars 2001