Nouvelles littéraires / Prières : Jours de pluie

Prière : Jours de pluie

Il entendit plique-plaquer doucement contre sa toiture de tôle. Pluie : aquarelle pour PrièresPar la fenêtre lui venait un son semblable, un peu plus étouffé : cela tapotait contre les larges feuilles des plantes. Et comme fond sonore, cela dégoulinait musicalement des arbres au moindre coup de vent. Il força ses yeux à rester fermés.


« Y mouille. Y mouille sans arrêt. À désespérer que le soleil revienne jamais. À vouloir se révolter contre l'existence et refuser de croire que se trouve une lueur au bout du chemin. Y mouille à se cacher la tête sous le lourd duvet de nos échecs, lâchetés, trahisons et autres plumailles qui hantent les pensées sombres des mauvais jours. Ouais, encore un matin où j'ai l'humanité glorieuse... Normal, à force de patauger dans la boue, on a l'âme en nids-de-poules.

« Qu'est-ce que je fous ? Où, une rampe à mon coeur ? Me tourner vers Dieu et son intolérable silence ? Tout une béquille ! On est libre, paraît. Alors, il se mêle de rien. On jurerait de l'indifférence.

« Me tourner vers l'Univers qui hurle comme un damné dans la fuite de son expansion et autres trous noirs, novas, fusions, photons et particules : pourquoi ?

« Me tourner vers l'art ? Ah ! En voilà un autre beau, celui-là : l'art !... L'insaisissable, l'informe, le qu'on a vidé de toute mission autre que le nombrilisme, le faber de l'homo compulsivus. Ah ! L'art ! cette célébration d'un contentement du vide.

« Me tourner vers la souffrance humaine ? Ah ! Quel horizon noble que cette mission ! Confronté jour à jour à la bêtise, la détresse, l'égoïsme, l'ignorance, la solitude, la chair hurlante, par le fer, le feu, la maladie, la crasse, la puanteur, confronté à ses naissances difformes ou génétiquement incapables de survivre. À chercher vers quoi me tourner pour fermer tous les accès au désespoir, pour me soutenir, m'aider à aider.

« Me tourner où ? Partout, y mouille.

« Sauf peut-être... dans mon coeur. Étrange, non ? Je chiale, je jure, je défie, je refuse la réalité comme si elle se conjuguait contre moi, je tonne ma haine... et je ne hais pas. Du moins, pas vraiment. En tout cas, pas haïr pour vouloir faire disparaître, pas haïr comme ce feu qui aveugle et ronge notre existence.

« Donc, je ne hais pas. S'il en est ainsi, je dois aimer un peu. Un peu beaucoup, oui ! Aimer respirer, aimer goûter, sentir, aimer ma blonde, mes enfants. Aimer sans doute le chemin que j'ai accompli malgré tout. »

Il écouta un bon moment les oiseaux piailler au-travers le murmure d'une pluie légère.  Il pensa à l'haleine fraîche de la verdure grasse et humide.
 
Le type se releva.  S'assit sur le bord de son lit et leva la tête vers le vieux crucifix au mur.  Une trace de sourire s'afficha sur sa gueule barbue et pâteuse.
 
Y mouille, s'tie ! Ça te vas-t'y, ça, comme prière, ti-Jésus ?
 
Il enfila ses vieux pantalons.  La journée commençait.
 
 

Claude Belcourt,
19 juillet 2001