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Prières : Fourmi

Fourmi : aquarelle pour Prières« Mon Dieu, je me débats dans le poil de ce gars ; je cherche, monte, descends, tourne le long de sa jambe, sans savoir que vous existez.

« Je ne sais pas moi-même que j'existe.  J'ai à peine conscience d'appartenir à une communauté à laquelle je participe.  J'ai un rôle, et je le remplis.  Je fonctionne, je fais du mieux que je peux, sans savoir pourquoi.

« S'il se présentait un ennemi, un prédateur, je ne pourrais pas l'identifier autrement qu'en cherchant à m'enfuir.  S'il se présente une catastrophe, je ne pourrais l'analyser autrement qu'en travaillant sans relâche à lever des poids plus volumineux que moi et les poser là où le bourdonnement que saisissent mes antennes m'en indiquerait la nécessité.

« Mon Dieu, je ne suis rien sans mon Nid ; je n'ai aucune conscience individuelle et je ne sais pas que j'appartiens à un immense plan Créateur.

« Mais ce qu'il y a de plus fascinant, c'est que ma Reine, celle qui est tout au sommet de la hiérarchie que j'arrive à envisager, est elle aussi complètement soumise au Nid.  Lavée, bichonnée, nourrie, entretenue, protégée...  En fait, j'ai un rôle qui lui est aussi essentiel qu'elle-même l'est pour le Nid.

« Alors, voilà ce que je crois que j'aimerais vous demander si je pouvais vouloir savoir...  En est-il de même pour Vous que pour ma Reine ? Vous suis-je essentielle ? »

Brusquement, elle ne fut plus.  Sauf un petit tas noir difforme, où se mélangeaient antennes et pattes, qui fut expulsé d'une chiquenaude.

— Saudites fourmis ! Toujours à vous chatouiller ! Pas moyen de prier dans l'herbe en paix !

Claude Belcourt,
19 juillet 2001