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Prières : Mort d'enfant

Mort d'enfant : aquarelle pour Prières«Mon Dieu... Et puis, à quoi bon. Chienne de vie. Je n'arrive pas à le réaliser. C'est insoutenable ! Mon Dieu, qu'est-ce que je dois faire ? Pourquoi avez-vous permis cela ? Non. Je sais que vous n'êtes pas responsable. Mais c'est trop injuste. Je déteste la vie. Je la déteste, je la déteste, je la déteste... J'ai seulement envie de me lancer sur tout ce que mes yeux accrochent. Me lancer dessus, m'y briser... M'absoudre dans la douleur, pour me venger.

Mon Dieu, je n'aurai jamais la force. Je ne veux plus vivre. Venez me chercher. Je veux disparaître. Je veux payer pour n'avoir pas su le protéger. Mais tout cela me semble trop irréel. »

À ce moment, on frappa à la porte. Deux policiers étaient là. Mal à l'aise, graves, ils lui dirent qu'ils venaient de retrouver son fils sous les décombres, enfin dégagés.

S'il lui était resté un espoir secret qu'il ait survécu à l'effondrement de la bâtisse, il s'envolait définitivement.

Elle les accompagna. Deux corps, sanglés et couverts d'un drap reposaient sur deux civières, et attendaient le proche parent qui viendrait faire l'identification officielle.

L'autre maman était là, sonnée, devant la dépouille de son garçon de 16 ans, soutenue par sa petite famille qui pleurait avec elle. Le prêtre, déjà sur place, s'approcha à son arrivée et prit sa main. Elle se laissa conduire.

On découvrit le corps. C'était bien lui. Avec ses lèvres qui avaient toujours porté un pli tragique aux commissures, son visage de lune devant lequel elle s'était tant attendrie quand il était bébé. Elle colla sa joue contre la sienne, rigide et impassible. C'était bien lui, son bébé, qui avait fait fondre son coeur des milliers de fois, qui l'avait fait lever la nuit pour le bercer, qui avait déclenché des euphories de fierté, à ses premiers mots, à ses premiers pas, à sa première rencontre avec son enseignante de première année quand elle lui avait exprimé qu'elle était satisfaite de lui, à toutes ces premières victoires dans sa marche vers sa vie. Elle se releva. Elle ne pouvait que se résigner devant l'absurdité des choses. La chaîne était rompue. Voilà qu'à son premier emploi, une absurde et improbable tempête de vent faisait s'écrouler la porcherie en rénovation sur eux alors qu'ils travaillaient à l'intérieur. Il partait le premier, emportant seize ans de sa vie de mère. Il ne lui restait plus qu'à traverser sa vie ; maintenant sans désirs, et vieillir au plus vite.

Elle réprima ses larmes et le hurlement de révolte qui ruait en elle, et rabattit elle-même le drap sur le visage aimé.

« Mon Dieu, vous me condamnez à ne pas profaner votre nom, à me résigner et à vivre dans votre giron si je veux avoir une chance de retrouver mon cher ange au paradis. Qui a dit que vous nous aviez créés libres ? »

Claude Belcourt
26 juillet 2001