Nouvelles littéraires / Prières : Lendemain de brosse

Lendemain de brosse

Mon Dieu,

Je me lève ce matin avec la gueule de bois du vaincu. J'ai tâché du mieux que j'ai pu de sauver le travail de mes élèves, mais quand la bêtise est au pouvoir, elle nous renverse immanquablement. Et une fois renversé, c'est là que l'on s'avoue vaincu : on abandonne la lutte, l'émotion, les illusions, le plaisir, et on se referme sur soi en les envoyant tous au diable en secret.

On vient de me ramener à la réalité brute des écoles. Au nom de la morale et de la bienséance, l'étroitesse d'esprit charge les doux rêveurs. Tant de travail, six ans de labeur en fait, tant d'amour balayé par de petites gens animés de sentiments inavouables transmutés en préoccupations se réclamant de la dignité. Du véritable pharisianisme !

Mais voilà que je m'égare, mon Dieu. Car moi, suis-je si irréprochable ? Moi, sous le couvert de protéger le travail fantastique de mes élèves, de favoriser la liberté de parole dans leur journal étudiant, n'ai-je pas péché par orgueil ? Par manque de prudence en tout cas. Ne suis-je pas coupable d'inconscience volontaire, d'emportement, de naïveté paresseuse.

Enfin, de toute manière, l'administration a sorti l'artillerie lourde, avec ses avocats grassement payés. Alors, que puis-je faire ? Me résigner, c'est tout. Me dire que parfois on gagne ; parfois, on perd. Mâcher ma déception, ma tristesse, et contempler l'ampleur de l'injustice.

Hé ! En parlant d'injustice, mon Dieu, quand vas-tu intervenir sur cette boule ? Jamais, hein ? Les hommes sont libres, je suppose. Les douleurs, les tristesses ne sont que des frissons à la surface de ton... amour.

Excuse-moi, mon Dieu, ton amour, ce matin, a un goût de lendemain de brosse.

Claude Belcourt
8 mars 2002