Nouvelles littéraires / Prières : Le Cancre

Le Cancre

L’inspectrice se tenait debout. Son visage, encadré par un toupet coupé à mi-front et des cheveux tombant droit jusqu’au bas de la nuque, ne laissait transparaître aucun sentiment. En face, assis à son bureau, l’homme trop grand pour sa chaise bougea. Le mécanisme à pivot d’un autre âge grinça. Il souleva sa jambe droite et posa le pied sur le dessus du tiroir du bas, entrouvert . La chaise jura encore. Il fouilla au travers des verres en styromousse vides, des chemises éventrées marquées de ronds séchés de café, des papiers d’emballages à bonbons vides. Soulevant tout ce qui se trouvait sur son bureau, bousculant sa lampe empoussiérée à l’abat-jour brinquebalant, il finit par trouver ce qu’il cherchait et l’enfourna prestement en envoyant valdinguer l’emballage alu avec les autres dossiers. Alors, il releva sa sale gueule où flottait un regard liquide aux yeux délavés au milieu d’une forte barbe de trois jours.

— Nom de Dieu ! Mais qu’est-ce que c’est que ce rapport !
— Le rapport provisoire d’enquête sur le meurtre à l’école So…
— Je sais très bien ce que c’est sensé être ! l’interrompit-il brutalement.

Elle laissa planer le silence. Cet affreux ! Elle finirait bien par prendre sa place. Et imposer l’ordre. Il souleva les feuillets pour les soumettre à l’éclairage jaunâtre.

— La prof d’anglais, Mme Labrise, commença-t-il sur un ton de lecture difficile qui ne laissait aucune ambiguïté quant à son ironie. Une fervente canadienne, une belle femme qui fait se retourner toutes les têtes masculines sur son passage. Une dame très connaissante sur le monde du journalisme et les discours journalistiques… très respectée de tous.

Il ne la laissa pas ajouter quoi que ce soit. La coupant au milieu de l’inspiration précédant la réponse, il poursuivit la lecture.

— Deux profs de français : M. Cordelle, un enseignant dynamique, un pédagogue de la pensée libre et critique, un tenant de la prise de parole. Très versé dans les arts et dévoué à la culture, et monsieur… monsieur Trognon. Non ! ? C’est son nom, ça ?

Elle n’eut pas le loisir de hocher la tête ; il leva à peine les yeux vers elle avant de retourner à sa lecture.

— Un homme très à cheval sur la bonne écriture. Un homme à la morale qui en impose à tous. Un correcteur chevronné, toujours prêt à défendre la réputation de l’école par la qualité du français, et qui s’entendait à merveille avec la direction en tant que représentant des enseignants. Un vrai frère Crossefort ! commenta-t-il sans transition. On retourne aux institutions religieuses d’autrefois !

Il releva encore la tête.

— Non ! Ne me dites rien. Vous aimiez l’école vous, hein ?

Et il retourna aux feuilles qu’il ne tenait plus maintenant que du bout des doigts.

— Le prof de physique : un homme dévoué, rempli d’amour et de compassion pour ses élèves, qui le lui rendent bien d’ailleurs. Un homme dont la qualité première est la rigueur. Un scientifique de pointe, un féru de connaissances, un homme capable d’éradiquer l’esprit techniciste dans l’âme pure de la jeunesse pour l’élever jusqu’à la quintessence de la pensée scientifique, celle-là même qui est issue de l’humanisme. Un homme qui a représenté, au moment où il s’en occupait, l’âge d’or du journal étudiant à l’école. Et cette bouillie pour les chats continue encore sur des pages, bifurqua-t-il encore une fois sans avertissement.

Enfin, il garda silence. Elle fit de même. Il se frotta la barbe en souriant méchamment. Elle se tenait droite, les bras suivant docilement la ligne du tailleur classique le long de son corps longiligne. Il nia de la tête comme s’il ne croyait pas ce qu’il avait lu. Soudain, sa voix se fit légère et s’adressa au vide intersidéral qui se creusait entre eux, en termes de questions-réponses.

— D’où tient-on ces informations si pertinentes ? Des confrères et de la direction, voyons. Pourquoi cette présentation emmiellée des témoins ? Pour installer leur crédibilité bien sûr. Pourquoi ce chapelet d’insignes personnages ? Pour prouver que cette école était une institution respectable évidemment. Pourquoi cette lourde insistance sur l’érudition et la probité des enseignants, et sur leur si touchante communion avec la direction ?

Il attendit qu’elle réponde. Elle risqua.

— Pour montrer que la victime a sans doute été assassinée pour voler les ordinateurs de sa classe par des voyous venus de l’extérieur.

Il releva la tête, une lueur de bête sauvage dans les yeux. Ce qu’il passa de dérision dans ce regard se résuma posément dans sa voix :

— Et voilà qu’on l’a poignardé dans le dos. Quelle coïncidence !

Elle resta perplexe. Il l’aida.

— Appréciez, madame, la métaphore meurtrière de cet acte. Dans le dos, Madame...

Il rejeta les feuillets de façon méprisante sur son bureau, faisant tomber à terre deux verres qui rebondirent dans l’écho du silence.

— Ça empeste la pourriture à plein nez ! Vous ne sentez pas ? ! Vous avez une victime tellement passionnée par son travail qu’elle en oublie d’entendre ce qui se passe dans son dos. Vous avez des tas de témoins, trop gentils, trop propres, trop irréprochables, qui se congratulent les uns les autres devant vous. Mais derrière… derrière les portes closes… ça s’assassine en frappant dans le dos. Et vous trouvez que tout est impec ! Que les voyous sont de l’extérieur ! Moi pas, mais alors là, pas du tout. Conclusion : vous recommencez à zéro. Et cette fois, vous ne vous prenez pas pour la direction de cet établissement qui en protègerait la réputation : pas de préjugés favorables, pas de demi-vérités, pas de saynettes de dignité. Vous me grattez la plaie de cette école purulente jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus retenir son prurit ; sinon, c’est moi qui vais les faire valser, et vous verrez que la baquesse, elle va fondre sur la piste de danse, siffla-t-il.

« Ah, ah, ah ! se fendit l’éditeur. Très bonne idée, ça, mon Claude. Ton odieux flic se retrouve patron chez les esprits-étroits de boeufs ! Ah, ah, ah ! Une maudite bonne suite aux romans précédents ! Et il va pourfendre la médiocrité petite-bourgeoise de ces boss de bécosses de profs ! Ah, ah, ah ! Il va jouer le rôle du mauvais élève qui fait sortir de ses gonds le facho qui sommeille chez ces gens. Il va barbouiller leur susceptibilité de prétentieux. Il va ridiculiser leurs tendances dictatoriales. Ah ! J’aime ! Inutile de te dire que, moi aussi, j’ai détesté l’école. Je n’ai jamais supporté ces tortionnaires qui valident leur goût pour le pouvoir sous le couvert de la règle et de son corollaire, la punition " éducative " ; je les exècre, ces bigots incapables de passion ou de faire ce qu’ils exigent de leurs élèves. Ah, ah, ah !

« Écoute, mon Claude, je vais faire une exception pour cette fois-ci ; pour mon seul plaisir : dis-moi combien tu veux comme avance sur redevances. Je veux que tu poursuives ce récit, que tu t’y consacres totalement, afin que j’aie la jouissance de le voir fouiller leur hypocrisie, leur lâcheté de misérables qui se "poignardent dans le dos ", de visages à deux faces qui se jalousent et collaborent avec la direction tout en pérorant à la solidarité. Ah, ah, ah ! Je le vois déjà, leur soufflant dans la face de son haleine chargée qu’ils couchent chacun leur tour dans le lit de la direction qui, elle, les traite en rois-nègres. Ah, ah, ah ! C’est trop drôle… »

Ici, l’enseignant arrêta sa lecture télépathique et tourna les couleurs de son aura vers un élève.

— Je crois qu’en voilà assez Monsieur Olivier G. J’ai pris la peine de lire ce texte à la classe à titre d’exemple de ce qu’il s’écrit de plus exécrable. Ce texte est invraisemblable, irrecevable. Pire : insalubre, nocif, pitoyable ! Votre lecteur décroche devant tant de situations farfelues. Mais où êtes-vous allé pêcher un tel monde Monsieur Olivier G ? Comment avez-vous pu imaginer de tels sentiments impossibles ? Violence extrême, haine, et si je poursuis la lecture, pornographie, indécence. Sans parler de ce concept de… races ?

Les couleurs de l’aura luminescente tournèrent encore. Il s’adressa à la classe :

— Chers élèves, quand vous parlez, écrivez, pensez, contentez-vous de ce que nous connaissons. La toute première règle de bienséance est de répéter ce que l’on vous enseigne. Ne sacrifiez jamais notre valeur suprême, cette Harmonie céleste qui nous relie tous dans notre unanimité bienfaisante, pour l’attrait de l’individualisme. N’existez pas en dehors du Nous tous dans vos textes. Je suis d’accord à ce que vous soyez imaginatifs, ludiques, impulsifs même, mais ne dépassez pas les bornes : le doute, la critique, les émotions excessives, les attraits violents, tout cela ne sera pas toléré ! C’est à ce prix que nous sommes TOUS heureux.

L’aura de l’enseignant voulut retourner à Olivier, mais le cancre, dans un éclair émotionnel brutal, la contrecarra avec un manque de savoir-vivre inadmissible. Et tous l’entendirent penser :

« Un jour, je tuerai le bonheur. Moi, je vivrai avec passion ! »

Claude Belcourt
Mars 2002