Nouvelles littéraires / Prières : Je suis minable

Je suis minable

« Dites-moi, Monsieur Ladonalde, vous qui êtes un expert de la politique québécoise, pourquoi les indépendantistes perdent-ils du terrain ?

— Eh bien ! mon cher Ludwidge, les réponses sont multiples. D'abord, il y a le phénomène de la fatigue occasionnée par ces deux référendums perdus. Les gens sont fatigués de passer par des émotions aussi puissantes sur la question nationale. Et puis, il y a la vision même de la Nation qui est altérée par la postmodernité. L'imaginaire de la Nation est sans doute épuisé. L'individu prend le relais de la lutte de libération et... »

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« ...J'exerce ce métier depuis l'âge de seize ans. Vous savez, être artiste porno est un métier comme les autres. Tout commerce en est un du corps ; et je dirais même que tout travail en fait est un commerce du corps : dans mon cas, je fais des performances physiques pour la caméra, et le sexe est le principal élément mis à contribution. Ce pourrait être mon ouïe si j'étais standardiste, mes doigts et mon orthographe, si j'étais secrétaire, ou ma force physique si j'étais déménageur, ou quoi que ce soit d'autre qui réponde à un besoin. Quand j'arrive chez moi et que mon copain veut me faire l'amour, je considère que je ne suis pas pire que l'enseignante de maternelle qui, après sa journée de travail, rentre à la maison retrouver ses enfants. Tout le reste ne me semble que considérations morales hypocrites... »

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« …Euh... je crois que euh... si les garçons ne poursuivent pas leurs études, c'est euh... parce que l'emphase a été placée sur la réussite de la femme en sacrifiant l'image de l'homme. On a abattu le père, puis le héros, euh.... on a pourchassé impitoyablement le phallocrate, on a dit que les hommes étaient tous des violeurs, et puis, un jour, on a trouvé qu'ils étaient devenus trop roses, qu'ils étaient immatures... mais euh... ce n'est pas tout. Il faut admettre aussi que les filles ont de tout temps mieux réussi à l'école que les garçons. La euh... première partie de ce que je vous ai dit expliquerait peut-être la démotivation, et j'euh... dirais même le euh... rejet de l'institution par les garçons, mais la seconde reste une constante historique. L'école convient au cerveau fémin'euh... »

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« ...la psychologie moderne traite la non-présence au monde de l'être en tant que projection de l'Autre comme matériau de base à la structuration du soi. La stase post-thraumatique à laquelle la représentation des mythes du monde moderne a greffé l'aspiration à la libération catharsienne, abandonne l'individu au pulsionnel dans l'espoir de rejoindre une normalité qui serait le repos désiré... »

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L'obscurité balaya la pièce. L'écran réduit au silence, ses oreilles bourdonnaient encore. Que de gens savants et ayant réussi ! Il se leva, se rendit au frigo. Tout l'appartement était dans le noir. Merde ! Plus de bière ! Il revint s'asseoir. Dehors, jour et nuit, la circulation vrombissait ses millions de passages. L'autoroute surélevée était assez près pour qu'il y lance ses canettes vides par la fenêtre et atteigne un de ces bruyants traits de lumières.

Ce qu'il avait déjà fait. Il ne s'était rien passé. Il pourrait prendre une carabine cette fois. Il suffirait de crever un pneu...

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« ...toute cette immense machine de spectacle est née de quelques amuseurs de rue. Il aura fallu une vision, une équipe et une gestion exceptionnelles pour se rendre où ils en sont. À Las Vegas ! Ils ont bousculé la tradition et réinventé l'art du cirque... »

Il se leva. Aveuglé. Fonça dans le corridor. Sortit sur le pallier.

« ... il est très difficile, maintenant que nous avons créé une norme, un horizon d'attente, d'en sortir et de tout refaire encore une fois... »

Il était sur la toiture. Il ne prit pas le temps de regarder en direction de la voie élevée et de la vitesse anonyme qui flottait au-devant dans le flot ininterrompu d'automobiles et de camions. Il prit son élan et sauta... ou presque... Il s'immobilisa juste au bord, en se retenant à une antenne de télévision. Il contempla ses mains barbouillées de la rouille de ce vieil objet d'une autre époque.

« Je suis médiocre à faire bâiller un âne. La réussite était pour les autres S'il existait un dieu, il ne tolérerait pas qu'une de ses créatures soit si malheureuses. »

À ce moment, dans l'une des autos anonymes qui filaient, un des quatre types sortit un flingue par la fenêtre et tira au hasard. Les autres hurlèrent leur enthousiasme. Et une salve d'honneur comme un hymne à leur bande !

Sur le toit, le type s'écroula. On le trouva au matin quand la voisine vint étendre du linge sur les cordes tendues entre les antennes. On le sauva. Il resterait paralysé cependant.

L'infirmière entra dans sa chambre. Il était seul dans son coin, morfondu en petit paquet sur une chaise. Elle en eut pitié. Même si ç'aurait dû être à l'auxiliaire de s'assurer qu'il tienne bien en place attaché à sa chaise pour sa demi-heure quotidienne en position levée. Elle prit le temps de le replacer, défroisser sa jaquette d'hôpital, replacer sa robe de chambre, raffermir ses liens. Puis, elle eut une idée. Elle tourna le bras télescopique et mobile soutenant la petite télé et plaça l'écran assez près pour qu'il puisse suivre. Elle prit le temps de choisir une émission qui pourrait l'intéresser. Puis elle quitta la chambre pour finir sa tournée. Sur l'écran, on donnait la remise des Oscars.

Claude Belcourt
novembre/décembre 2002