Nouvelles littéraires / Prières : Humilié

Humilié

— Putain ! j'arrive pas à extirper cette rage ! dit-il à sa cafetière, enlisé dans ses interminables heures d'homme humilié.

— Accepte ta médiocrité, lui répondit-elle. Se réveiller pour haïr un âne, rêver de nuire à une conne, t'égarer dans des délires adulatoires où tu paraderais devant cette bande de médiocres aux prétentions stériles et conventionnelles, fantasmer qu'on fasse le reproche public à ces hauts cadres politiques, à plat ventre, anguilles ondulant dans la vase de l'opinion publique, d'avoir perdu l'élément exceptionnel que tu es. Vraiment !

— Je sais, je sais, c'est pas sérieux.

— Pauvre ! La vérité, c'est que tu n'as aucune valeur ! Tu as raté tout ce que tu as entrepris. Tu as agi comme un imbécile cette fois-là, comme la majorité des fois où tu as voulu émerger. Si tu fermes ta gueule, ça va, on t'aime bien ; sinon, on donne du lest, car tu deviens un poids si tu ouvres la porte à tes humeurs. Tu n'intéresses personne, petit homme !

— Enfin. Tu as sans doute raison... j'aurais tant voulu être quelqu'un, avoir un présence au monde.

Ah ! Les beaux dialogues qu'il avait dans cette solitude d'un chalet perdu...

À ce moment, un oiseau s'écrasa violemment dans la large vitre. Il sursauta et, comme à toutes les fois où cela arrivait, il resta un moment l'échine traversée par les ondes électriques déclenchées par la surprise.

Puis le silence recommença à s'appesantir. Comme il en avait pris l'habitude, à ce moment-là, il se levait, sortait, contournait la chaise longue alanguie sur la galerie qui courait sur toute la façade et s'immobilisait devant le corps du volatile secoué par les spasmes. Un merle...

Brusquement, d'un geste irraisonné, il écrasa sauvagement du talon la carcasse qui, dans un giclement de sang, émit un floc un peu monstrueux. Cela lui souleva le coeur. Et la rage aussi. Il recommença, à deux pieds cette fois.

Quand il revint dans le chalet, il enleva ses souliers collés de plumes et de sang dont la semelle traînait les viscères incrustés.
Il délaissa son interlocutrice qui l'attendait en fumant et se servit un grand verre de scotch. Il s'avança jusqu'à l'immense et fatale baie vitrée, contemplant dans le reflet qu'elle lui renvoyait le paysage foudroyé en lui.

Il ne pouvait rester dans cet état. Il fallait commencer quelque part. Sans garde-fous, tous les ravins du monde nous ouvraient les bras.

Il placerait un mobile devant la fenêtre pour qu'un autre oiseau ne s'y tue pas.

Claude Belcourt
avril 2003